L’obsolescence au cœur du système - Par Julien Jauffret

L’obsolescence au cœur du système – Par Julien Jauffret

Le socialiste anglais William Morris (1834-1896) qualifiait l’époque issue de la révolution industrielle – la nôtre – d’« âge de l’ersatz ». Etre socialiste alors n’avait évidemment pas grand-chose à voir avec les progressistes imbéciles qui, couchés à plat ventre devant le marché, se revendiquent aujourd’hui du socialisme, même lorsqu’ils dirigent le FMI ou l’Organisation mondiale du commerce !

C’est parce qu’il était « vieux jeu et conservateur » que William Morris dénonçait une production industrielle façonnée par les impératifs d’un marché s’étendant sans cesse et détruisant tout sur son passage. Une chose hantait cet homme de l’ancien monde, amoureux de « la belle ouvrage » : la chute vertigineuse de la qualité des produits fabriqués par l’industrie à laquelle il assistait. « Depuis que j’ai entendu parler de vin fabriqué sans jus de raisin, […] de couteaux dont la lame se tord ou casse dès que vous tentez de couper quelque chose de plus dur que le beurre, et de tant d’autres mirifiques prodiges du commerce actuel, je commence à me demander si la civilisation n’a pas atteint un point de falsification telle que son expansion ne mérite plus d’être soutenue », disait-il, lors de ses nombreuses conférences à travers l’Angleterre.

Depuis Morris, la falsification s’est généralisée à tous les aspects de la vie. Là où nos ancêtres conservaient certains objets usuels du berceau à la tombe, et sur plusieurs générations, nous les remplaçons des dizaines de fois dans notre vie (casseroles, habits, draps, meubles à présent…) quand nous n’utilisons pas carrément des objets jetables.

C’est l’immense mérite du dernier livre de Serge Latouche, Bon pour la casse (éd. Les Liens qui Libèrent) que de montrer que cette « obsolescence » des produits industriels, loin d’être accidentelle, est au contraire inhérente à notre système économique qui, sans elle, s’écroulerait.

Latouche rappelle qu’en 2001, eut lieu une fête à Livermore, Californie, afin de commémorer le centième anniversaire d’une ampoule à filament de carbone conçue par la Shelby Electric Company vers 1895 et qui éclairait sans discontinuer le hall d’une caserne de pompiers de la ville depuis 1901… Telles étaient les ampoules que l’on savait fabriquer au début du XXe siècle. Telles sont les ampoules que l’on saurait fa briquer aujourd’hui! Mais pour les fabricants, une telle longévité était tout simplement inacceptable. Une fois les ménages équipés, ils n’avaient plus qu’à mettre la clef sous la porte. En décembre 1924, les principaux acteurs du marché se ré unirent donc à Genève pour débattre de la durée de vie des ampoules. L’objectif fut fixé à 1000 heures d’utilisation, ce qui est encore à peu près la durée de vie d’une ampoule en 2012.

Tout produit est aujourd’hui conçu pour avoir une durée de vie limitée et pour que la réparation coûte aussi cher que l’achat d’un produit à l’identique. Les fabricants de photocopieurs (photo en Une) installent ainsi une micropuce dans leur machine afin que celle-ci se bloque au bout de 18000 copies… et nécessite le rachat d’une nouvelle photocopieuse. Le commerce dans son entier n’est devenu qu’un immense gangstérisme légal.

Obsolescence technique, obsolescence symbolique, obsolescence programmée

L’obsolescence au cœur du système - Par Julien Jauffret

Serge Latouche. Crédit photo : Michele Federico, via Flickr, (cc).

Latouche distingue trois types d’obsolescence : l’obsolescence technique qui est une perte de valeur d’un équipement du fait du progrès technique (une nouvelle version de téléphone portable rend le mien obsolète) ; l’obsolescence symbolique qui est le déclassement prématuré d’un objet du fait de la publicité et de la mode (ma tapisserie est en par fait état mais elle est ringarde, donc je la change); l’obsolescence programmée enfin, qui est l’introduction à dessein d’une défaillance dans un appareil pour que celui-ci vous lâche, généralement juste après la fin de la période de garantie.

Trois piliers : publicité, crédit, obsolescence programmée

Avec la publicité (deuxième budget mondial après l’armement avec plus de 1000 milliards de dollars annuels) et le crédit, l’obsolescence programmée est un des trois piliers du capitalisme. « La publicité crée le désir de consommer, le crédit en donne les moyens, l’obsolescence programmée en renouvelle la nécessité ». Supprimez l’un des trois éléments et tout s’écroule.

Il y a une croissance et une consommation qui répondent aux besoins d’une population et qui sont utiles et bénéfiques. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. « L’impératif de la consommation est devenu tellement puissant qu’il sape les intérêts de ceux-là même qu’il est censé servir. » Il faut consommer pour consommer, comme le cycliste condamné à pédaler pour ne pas tomber. « Il faut acheter pour combattre la récession », suggérait déjà à ses concitoyens le président Eisenhower dans les années cinquante. «Acheter quoi ? » lui demanda un jour un journaliste. « N’importe quoi ! » répondit le président.

Loin de vanter la sagesse traditionnelle de l’économat et de la frugalité, la société actuelle nous incite à bâfrer pour sa propre survie. Les périodes de « fête », qui ne sont plus que prétexte à une consommation hystérique, en sont l’illustration écœurante. Combien de « cadeaux » finiront à la poubelle dès le mois de janvier ?  Peu importe, ça fait “tourner la machine”… Et tant pis si tout cela n’a plus aucun sens.

Julien Jauffret

Article de l’hebdomadaire “Minute” du 26 décembre 2012 reproduit avec son aimable autorisation. Minute disponible en kiosque ou sur Internet.

L’obsolescence au cœur du système - Par Julien Jauffret