Briquets : Bruxelles préfère laisser le champ libre aux Chinois

Briquets : Bruxelles préfère laisser le champ libre aux Chinois

04/12/2012 – 16H00
REDON (NOVOpress Breizh) –
Bic a perdu la partie : la Commission européenne a émis lundi 26 novembre, une recommandation tendant à ne pas renouveler les mesures anti-dumping sur les briquets fabriquée en Chine, en vigueur depuis 1981. Il s’agit de la seule barrière à l’entrée en Europe de briquets bas de gamme, parfois non conformes aux règles de sécurité. La décision doit être officialisée d’ici le 12 décembre. La encore, la primauté du principe de la « concurrence libre et non faussée » l’a emporté, religion que pratique le commissaire européen au commerce, Karel de Gucht (photo ci-dessus).

C’est un mauvais coup pour la ville de Redon, où le groupe Bic se proposait de construire une seconde usine de fabrication de briquets. « Initialement, nous avions l’intention d’augmenter la production de notre site de Redon de l’ordre de 150 millions de briquets par an pour répondre à la hausse de la demande européenne. Avec la suppression de la taxe, ce marché est perdu, le projet est donc impossible à tenir », explique François Bich, le directeur général (Les Echos, 28/11/12).

Si les trois cents emplois existants dans l’usine actuelle sont maintenus, les 80 à 100 postes supplémentaires prévus dans la nouvelle usine ne figurent donc plus à l’ordre du jour. Quant aux investissements sur le site, ils vont être réduits et seront loin des « dizaines de millions d’euros » annoncés avant la décision de la Commission européenne.

Pourquoi ? Bruxelles s’apprête à supprimer la taxe anti-dumping sur les briquets chinois, simplement parce que l’entreprise qu’elle était censée protéger, Bic, est… trop bien portante.

En fait ce type de taxe ne peut s’appliquer que s’il y a dumping – une situation qui n’est contestée par personne aujourd’hui – et si cela provoque un dommage pour le secteur ou l’entreprise concernée. Le leader mondial du briquet, honte à lui, n’a pas réussi à prouver que ses concurrents chinois lui faisaient de l’ombre. Or par d’ombre, pas de barrière. C’est vrai qu’avec une marge de 40% sur ce type d’objet et une part de marché de 30% en Europe, Bic ne fait pas pitié. Mais faut-il attendre de faire pitié pour être protégé par l’Europe ?

Les taxes anti-dumping en vigueur depuis vingt-et-un ans sur les briquets permettaient de renchérir les produits chinois importés d’environ 100%. Une façon de compenser un écart de coût de production avec les fabricants européens, qui imposent des normes de qualité et de sécurité plus exigeantes qu’en Chine (Le Monde, 28/11/12)

Chaque briquet chinois qui entre sur le continent européen est taxé à hauteur de 6,5 centimes, ce qui limite très sérieusement les importations. La Commission considère que cette mesure anti-dumping n’a plus lieu d’être, l’ouverture de ce marché ne devant pas causer de dommages à l’industrie européenne. « Ce type de mesure est très inquiétant pour le tissu industriel européen, n’oublions pas que, si nous devions vendre nos briquets en Chine, les droits de douane sont de 25% pour entrer dans ce pays », souligne François Bich (Les Echos, 28/11/12)

Commerçants dans l’âme et habiles tricheurs, les Chinois savent exploiter la naïveté des autorités de Bruxelles. Pour échapper à la taxe anti-dumping à l’entrée du marché européen, de nombreux producteurs chinois n’hésitent pas à présenter de fausses déclarations d’origine (Taïwan, Malaisie, Indonésie, Vietnam), sans que la Commission européenne ne prenne de sanctions. Un moyen efficace pour contourner le contingentement de fait imposé aux briquets chinois. La conséquence est connue : Bic ne détient que 30% du marché européen, contre plus de 65% en Amérique du Nord et du Sud (Le Figaro Economie, 16/11/12). En effet, au Canada et aux Etats-Unis, les autorités exercent des politiques beaucoup plus strictes en matière de sécurité.

On comprend la déception de François Bich en constatant que la lettre expédiée par Arnaud Montebourg et Nicole Bricq à Karel de Gutch lui demandent d’examiner « avec la plus grande attention » la requête de Bic n’ait pas connu une suite favorable. D’autant plus que les intérêts défendus par l’entreprise ne sont pas médiocres : « Nous sommes le dernier producteur européen à ne pas faire fabriquer des briquets en Chine pour le marché européen. Nos autres confrères ont délocalisé » rappelle M. Bich. Dans l’immédiat, le combat continue : « Nous défendons l’usine de Redon, mais quand nous regardons les droits de douane qui sont de 2,7% pour les briquets chinois rentrant en France, et de 25% pour les briquets européens entrant en Chine, nous sommes inquiets pour l’industrie de l’Europe » (Ouest-France, 28/11/12)

L’affaire Bic montre les limites d’une grande entreprise dont les dirigeants sont peu portés sur la communication et sur l’ouverture en direction des élus et des habitants du pays de Redon. D’où l’incapacité de la famille Bich à créer un rapport de force qui oblige le Gouvernement à taper du poing sur la table et à secouer l’équipe Barroso. D’autant plus que la campagne institutionnelle engagée en août et septembre sentait le budget étriqué. Avec un quart de page dans Ouest-France, on n’impressionne pas les décideurs.

C’est dans ce genre de situation qu’un groupe se rend compte de l’importance à posséder ses entrées petites et grandes à la fois à Paris et Bruxelles. Un PDG, conscient et organisé, dispose de solides relais dans les milieux politiques qui, le moment venu, sauront prendre en charge le dossier et défendre les intérêts de leur « client ». Mais la constitution de ces réseaux exigent du temps et un « arrosage » approprié avant, pendant et après les grands rendez-vous électoraux. N’oublions pas que les skippers du Vendée Globe ne fonctionnent que grâce à leurs sponsors…

A coup sûr, la famille Bich aurait dû demander conseil à François Pinault qui, lui, en la matière, est un grand professionnel. A la présidentielle, il a joué la carte Hollande et, depuis, les portes de l’Elysée lui sont grandes ouvertes. Avoir le président en direct au téléphone et déjeuner à sa table de temps en temps n’est pas donné à tout le monde.

Crédit photo : Voka Kamer van Koophandel Limburg via Flickr (cc).