[Tribune libre] « L’Aube dorée Italie » : copiers-collers, allumés et journalistes

[Tribune libre] « L’Aube dorée Italie » : copiers-collers, allumés et journalistes

03/12/2012 — 08h00
ROME (NOVOpress) — Le procédé immanquable pour obtenir son quart d’heure de célébrité ? Flatter les fantasmes des journalistes du Système. Ils croient ou font semblant de croire, veulent en tout cas faire croire, que l’Europe est sous la terrible menace d’une « vague brune », d’un retour aux heures les plus sombres, etc. Or toute croyance, même absurde, a de temps en temps besoin de « faits » pour s’alimenter. Aussi les médias se sont-ils jetés sur l’Aube dorée grecque, qui leur fournit, depuis des mois, un filon inépuisable de « reportages » horribles, en bonne partie fantaisistes, mais quand même un petit peu plus plausibles, en fait de « néo-nazisme », que les manifestations de l’English Defence League ou l’invasion d’un Quick halal.

D’où l’émoi et la ruée le mois dernier, quand a été annoncée la constitution d’un parti « Aube dorée Italie », avec site web et page Facebook – supprimée presque immédiatement comme « xénophobe ». La méthode de recrutement ne laisse guère penser à une menace imminente pour la démocratie (« Nous rappelons que depuis hier, les inscriptions à Alba Dorata – Italia sont officiellemement ouvertes. Nous rappelons aussi que quiconque est pleinement convaincu peut se proposer comme secrétaire régional/provincial de sa région/province »). Mi-novembre, les bobos parisiens terrifiés n’en peuvent pas moins entendre retentir dans Libération « les bruits de bottes de l’extrême droite ». Un dénommé Eric Jozsef, correspondant de Libération à Rome – c’est-à-dire qu’il est payé pour mettre en mauvais français ce que tout le monde a pu lire, quelques jours plus tôt, dans la presse de gauche italienne –, révèle : « Aube dorée vient d’ouvrir une antenne en Italie. La formation néonazie grecque, xénophobe et antisémite, entend se présenter aux futures élections et envisage de nouer des alliances avec les groupuscules déjà actifs sur le territoire ».

Qu’Aube dorée, parti nationaliste qui met en avant la défense des Grecs, s’amuse, en l’état actuel de la Grèce, à créer des succursales dans le reste de l’Europe, voilà qui est a priori très improbable. Mais il suffit de jeter un œil au site d’« Aube dorée Italie » pour se rendre compte qu’on a affaire à un, ou peut-être, à supposer qu’ils soient plus d’un, des allumés complets. Échantillon : « L’Aube dorée est un mouvement politique composé de nombreuses [ !] personnes qui croient en Jésus-Christ l’essénien, un homme juste qui chassa les marchands du temple et qui vainquit les tentations du Démon. […] Il a dit que la vraie Église serait à l’intérieur de nous, c’est-à-dire animique. L’Aube dorée évalue avec soin les Évangiles apocryphes et encourage l’étude des rouleaux de la mer Morte. L’Aube dorée respecte toutes les religions et tous les cultes. L’Aube dorée est contre tout obscurantisme. L’Aube dorée met la femme au premier rang à l’égal de l’homme en tout et pour tout. EN PRÉSERVANT LA LAÏCITÉ DE L’ÉTAT » (capitales dans l’original).

Et il y a des journalistes qui entendent des bruits de bottes dans ce gloubi-boulga ! C’est à se demander où sont les plus cinglés de l’histoire.

Le même jour, du reste, que Libération faisait ses sensationnelles révélations au public français, La Stampa publiait un entretien avec le « secrétaire politique » d’Alba Dorata Italia, Alessandro Gardossi, de Trieste, « autrefois militant de la Lega Nord et secrétaire local de Forza Nuova [petit parti néo-fasciste], ex-syndicaliste et ex-enseignant ». Question sensée (enfin !) : « Vous êtes une branche de l’Aube dorée grecque ? »

Réponse : « Non, nous naissons comme une initiative italienne et autonome. Et puis, comme nous ne sommes épaulés par aucun Casaleggio [Gianroberto Casaleggio, consultant en mercatique très connu, qui est derrière le récent succès du parti pseudo-alternatif MoVimento 5 Stelle], nous utilisons pour des raisons de marketing la marque grecque ». Le pire est que ça a marché !

Ultime confirmation, s’il en était besoin : dans le dernier numéro de l’hebdomadaire Panorama, on trouve un long entretien réalisé à Athènes avec Theodoros Koudounas, « idéologue et membre du comité central de l’Aube dorée » (la vraie, Chryssi Avghi). Le texte est du reste assez intéressant pour qui veut se faire une idée plus précise des positions du parti grec. À la fin, le journaliste demande : « Avez-vous des contacts avec l’Italie ?

– Nous n’avons de contacts avec aucun parti italien, et nous ne sommes pas intéressés à en avoir. J’ajouterai même : parmi les autres partis nationalistes européens, il n’y en a aucun qui nous plaise ». On ne saurait imaginer démenti plus catégorique.

Outre le nom « Aube dorée », Alessandro Gardossi a repris l’emblème, le fameux méandre qui fascine tant les journalistes. Il a poussé le zèle jusqu’à helléniser son nom en « Alexandros ». L’imitation s’arrête là. Chryssi Avghi doit son succès de scandale international, et une bonne partie de son succès en Grèce, à son action directe contre les criminels et les immigrés clandestins, en se substituant à la police défaillante. Interrogé à ce sujet par La Stampa et encore, quelques jours plus tard, par La Repubblica, Gardossi se hâte de protester : « Ce sont des camarades qui se trompent » ; « Nous, nous sommes pour la dictature de l’intelligence. Nous considérons la violence comme inutile ». Sa solution, hautement réaliste, contre l’immigration clandestine ? « La création de camps d’accueil confortables et humains pour les réfugiés africains sur les côtes de la Libye, aux frais de l’ONU et de l’Union européenne ».

Conclusion : si vous rêvez de gloire médiatique, ouvrez une page Facebook « Aube dorée France ». Une pleine page dans Libération est garantie, et sans doute même un reportage à la télévision. Pour les autres, ce grotesque épisode, venant après une mini-polémique récente en France, pourrait être l’occasion de réfléchir à notre rapport aux mouvements étrangers. Il est bon de se tenir au courant de ce qui se fait dans le reste de l’Europe. Outre que nous sommes concernés de près – nos ennemis étant au fond les mêmes dans tous les pays –, il y a toujours des leçons, et parfois une inspiration, à tirer des forces qui, partout en Europe, avec un inégal succès, agissent, résistent, combattent pour la survie de nos peuples. Mais le copier-coller ne marche pas. Le fiasco du FN belge l’avait bien montré. L’« Aube dorée Italie », à supposer même que son fondateur n’eût pas été à mettre aux petites maisons, était voué au même sort.

En France, nous avons, pour prendre le pays qui nous est géographiquement, historiquement et culturellement le plus proche, à apprendre de l’Italie. La Ligue du Nord, à sa bonne époque, a montré l’importance de l’enracinement, du militantisme de proximité, des combats locaux et concrets ; CasaPound fait voir le rôle clé du métapolitique, du style, des images et des symboles, l’art d’échapper à toute caricature en se portant toujours là où le Système ne nous attend pas, la réinvention comme suprême fidélité. Affecter de mépriser en bloc ces expériences étrangères, au nom d’une supposée supériorité gallicane (l’article « Une terrible postmodernité dans la maison Casapound… » de François-Xavier Rochette dans Rivarol) qui mêle banalités de comptoir (« les Italiens sont bavards ») et sectarisme de (garage aménagé en) chapelle, est dérisoire : on s’en est indigné à juste titre. Mais intérêt ou même admiration ne veulent pas dire acritique. Certains sont en outre tellement occupés à chercher des modèles hors de nos frontières qu’ils en oublient ce qui se fait chez nous et qui mériterait bien d’être aidé ou encouragé. C’est une illusion pathétique, en tout cas, ou alors un refuge pour mythomanes, que de s’imaginer que résultats électoraux, adhésions ou réalisations militantes arriveront automatiquement dès lors qu’on aura copié un nom, un logo, ou une couleur de chemise.

Ou pour le dire avec Rousseau, puisqu’il est, paraît-il, devenu un auteur de référence dans la mouvance : « Si l’on ne connaît à fond la Nation pour laquelle on travaille, l’ouvrage qu’on fera pour elle, quelque excellent qu’il puisse être en lui-même, péchera toujours par l’application, et bien plus encore lorsqu’il s’agira d’une nation déjà toute instituée, dont les goûts, les mœurs, les préjugés et les vices sont trop enracinés pour pouvoir être aisément étouffés par des semences nouvelles ».

Flavien Blanchon