« 732, qu’en savent-ils ? »

« 732, qu’en savent-ils ? »

Photo : tableau de “Charles Martel à la Bataille de Poitiers”, par Steuben. Exposé au château de Versailles.

Un jour où il voulait particulièrement scandaliser les bourgeois libéraux, Louis Veuillot écrivit contre l’imprimerie : « Plus j’y pense, plus je suis disposé à croire que l’imprimerie a été funeste, non seulement à la moralité, mais à l’intelligence humaine. Elle a été l’arme et le véhicule du doute ; c’est elle qui a a créé l’espèce horrible des demi-savants ».

En réalité, le demi-savant a toujours existé : il n’est qu’une variété de ceux que Pascal appelait les demi-habiles – qui ont juste assez de lumière pour mépriser les opinions du peuple, pas assez pour reconnaître, « par la pensée de derrière », que ces opinions sont fondamentalement saines. Quant à la prolifération des demi-savants comme catégorie sociale, la responsabilité en revient, beaucoup plus qu’à l’imprimerie, à la machine éducative d’État.

La Troisième République, avec son enseignement primaire supérieur et ses Écoles normales, répandit dans tout le pays des nuées de déracinés à brevets, agents zélés de la déculturation, de la dénatalité et du déclin français. Aujourd’hui que l’Éducation Nationale produit avant tout des cohortes d’illettrés, les demi-savants ont gravi des échelons. Pour trouver l’équivalent des primaires supérieurs de 1900, il faut aller chercher dans les premiers cycles universitaires en «sciences humaines et sociales », les Instituts d’études politiques et, bien sûr, les écoles de journalisme.

Le ricanement des demi-habiles

Les demi-savants, du moins quand il est question de leur propre peuple, sont possédés par l’esprit de dénigrement. Ils ont une prédilection pour ce genre particulier d’histoire dissolvante que cultivait la Sorbonne positiviste avant 1914, et que Péguy a magistralement exécuté dans «Langlois tel qu’on le parle » – Charles-Victor Langlois était un grand mandarin de l’Université républicaine. «Le travail, on le sait, consiste à démontrer que les héros et les saints n’existent pas. Si j’avais démontré que Jeanne d’Arc est une gourgandine, M. Langlois trouverait que je suis un grand écrivain ». Les demi-savants ne font pas eux-mêmes le travail, mais ils en dévorent la vulgarisation par les quotidiens de gauche, les magazines à prétentions intellectuelles et les émissions d’Arte. Ils exultent en apprenant que telle bataille fameuse n’a jamais eu lieu, que tel héros était un traître, tel grand homme un maniaque sexuel ou, pire, un raciste. Quelle satisfaction de savoir cela, quel brevet de culture, quelle distinction sur ceux qui l’ignorent encore !

Aussi les demi-savants n’ont-ils pas ménagé leurs ricanements après l’action menée par Génération Identitaire sur le chantier de la mosquée de Poitiers. Un petit vieux bien propre du nom de François Nau, « délégué diocésain de Poitiers », s’est esclaffé devant les caméras de télévision : « 732, qu’en savent-ils ? » À la radio, un certain Thomas Rozec a lourdement daubé, dans un style amphigourique propre à afficher sa supériorité culturelle, sur « la vigueur avec laquelle Génération Identitaire a voulu rappeler la figure tutélaire de Charles Martel et sa victoire à Poitiers, victoire dont l’importance et l’impact sur ce qui n’était pas en réalité une invasion tend [sic] à diminuer à mesure qu’avance la recherche historique ». Il y a deux jours, enfin, Élisabeth Lévy a tranché que les jeunes Identitaires avaient « de la bouillie historique dans la tête. Toute personne ayant dépassé l’école primaire devrait en effet savoir que Charles-Martel-qui-a-arrêté-les-Sarrasins-à-Poitiers relève autant de la mythologie que nos ancêtres gaulois ». On peut s’en tenir là : l’échantillon est suffisant.

« 732, qu’en savent-ils ? »

Charles Martel par Jean-Baptiste Joseph Debay (1802-1862). Galerie du château de Versailles.

« Qu’en savent-ils ? » Il y a tout lieu de douter que ces trois personnes qui parlent si haut aient jamais ouvert les Monumenta Germaniae Historica. Mme Lévy, nous apprend Wikipedia, a fait Sciences-Po et raté le concours de l’ENA. Le dénommé Rozec s’est révélé l’auteur d’un ouvrage sur Le IIIème Reich et les homosexuels. La quatrième de couverture annonce avec emphase qu’il est « diplômé en histoire de l’Université de Bretagne occidentale » – il n’est pas précisé quel est ce diplôme mais les demi-savants ont toujours été très fiers d’être « diplômés ». Un site spécialisé  déplore « le manque flagrant de rigueur formelle et intellectuelle prévalant de bout en bout dans cet opus », ses « supputations hasardeuses », ses « erreurs historiques factuelles, sans parler d’une graphie lacunaire des noms propres ou des termes allemands ». En tout état de cause, nous sommes loin de la bataille de Poitiers. Le délégué Nau, enfin, m’avait laissé une certaine perplexité car, si la tête et le grimacement étaient exactement ceux d’un curé, l’imperméable faisait un peu trop bourgeois. Après recherche, nous avons affaire à un représentant de ce genre chauve-souris qui prolifère dans l’Église conciliaire à la même vitesse qu’y disparaît le sacerdoce, je veux dire un diacre permanent. Celui-là est professeur à l’université de Poitiers, centre très reconnu dans le domaine médiéval. Las, il y est professeur de biologie moléculaire – éminent biologiste, on n’en doute pas, mais que sait-il de 732 ? Que sait-il de la recherche historique ?

Histoire et mythe

Tous ces demi-savants devraient apprendre, d’abord, que les historiens n’en sont plus au positivisme. Ils ne séparent plus l’événement de son retentissement à travers les siècles, de ses reconstructions imaginaires, de sa transformation en mythe. Un médiéviste français, lointain successeur de Langlois à la Sorbonne, Jean-Marie Moeglin, a écrit, par exemple, voici dix ans, Les bourgeois de Calais. Essai sur un mythe historique. Il y note en introduction que le récit des six bourgeois se sacrifiant pour leur ville, tel qu’on le trouve dans les Chroniques de Froissart, est faux « suivant les critères classiques de la vérité historique » : les bourgeois de Calais n’étaient pas des héros, ils participaient à un rituel normal de capitulation, la corde au cou. Mais ce constat liminaire est accessoire. L’essentiel, c’est la manière dont Calais est progressivement devenu un « lieu de mémoire », c’est tout ce que cette transmutation nous dit de la culture et de l’identité françaises. C’est la statue de Rodin, c’est Le Siège de Calais de Belloy (1765), plus grand succès théâtral du XVIIIe siècle, avec sa tirade célèbre et prémonitoire contre le mondialisme des soi-disant philosophes :

« Je hais ces cœurs glacés et morts pour leur pays,
Qui voyant ses malheurs dans une paix profonde,
S’honorent du grand nom de citoyen du monde ;
Feignent dans tout climat d’aimer l’humanité,
Pour ne la point servir dans leur propre cité. »

Bref, il faut être d’une insigne naïveté pour s’imaginer en avoir fini avec un événement en disant qu’il « relève de la mythologie ». C’est précisément à ce titre qu’il est capital. Evola l’avait déjà dit dans Rivolta contro il mondo moderno, à une époque où l’histoire restait fermement positiviste : « puisque cette mythologie, ce n’est pas nous qui l’inventons aujourd’hui, il resterait à expliquer le fait de son existence ».

732, époque de l’Europe

Ce qui s’applique aux bourgeois de Calais vaut a fortiori pour la bataille de Poitiers. À supposer même qu’il n’y eût jamais eu d’invasion, mais seulement un groupe de pacifiques Arabes qui se rendaient en voyage touristique voire, au point où nous en sommes, pour une rencontre de dialogue interreligieux au tombeau de Saint-Martin de Tours, Poitiers n’en serait pas moins un lieu de mémoire et les jeunes de Génération Identitaire pourraient écrire « 732 » sur leur banderole. Une banderole n’est pas une thèse d’histoire !

Mais il se trouve que l’histoire n’est pas ici si éloignée du mythe : la mémoire a magnifié l’événement, elle ne l’a pas fondamentalement dénaturé. Une excellente synthèse sur Charles Martel, publiée cette année par l’historien allemand Andreas Fischer et très bien reçue par les spécialistes, offre une mise au point nuancée, d’après les sources et la bibliographie scientifique récente. Qu’en retenir ? La victoire de Charles sur les Arabes ad Pectavis, près de Poitiers, a manifestement eu un écho considérable, et bien au-delà du royaume franc : peu d’événements de l’époque sont aussi bien attestés. Il est vrai que les sources les plus proches, au premier chef ce qu’on appelle la Continuation de la Chronique du pseudo-Frédégaire, rédigée sous le contrôle de la famille carolingienne, manifestent une certaine myopie. Le continuateur de Frédégaire cherche avant tout à légitimer les interventions de Charles en Aquitaine contre le duc Eudes : aussi incrimine-t-il une trahison de ce dernier, qui aurait fait venir « la race sans foi des Sarrasins ». « Partis avec leur roi Abd Al-Rahman, ils traversent la Garonne, sont parvenus à la ville de Bordeaux ; après avoir incendié les églises et fait périr les habitants, ils sont arrivés jusqu’à Poitiers ; ayant incendié, je souffre en le disant, la basilique de saint Hilaire, ils décident d’aller détruire la demeure du bienheureux Martin (Tours) ». Mais Charles les écrase, « avec l’aide du Christ » (Continuatio Fredegarii, 13). L’invasion arabe est donc présentée comme une expédition de pillage et de destruction, comme il y en avait eu avant 732 et comme il y en eut encore ensuite, plutôt que comme une guerre d’occupation. Le premier auteur à attribuer explicitement aux Arabes l’intention de conquérir le royaume franc est Eginhard, deux générations plus tard, dans sa Vie de Charlemagne. Pure extrapolation ? Il n’est pas déraisonnable de penser que, si les razzias n’avaient pas été arrêtées, elles auraient finalement abouti à une installation permanente.

La relative myopie des sources franques n’a en tout cas rien d’étonnant. Bien des événements historiques, de la déposition de Romulus Augustule à l’appel du 18 juin en passant par la prise de la Bastille, ne sont pas apparus dans toute leur portée aux contemporains qui avaient, si l’on ose dire, le nez dessus : il fallut un peu de recul pour reconnaître que ces dates faisaient époque.

Ce qui est frappant dans le cas de Poitiers, c’est que les auteurs qui écrivaient hors du royaume franc et qui voyaient l’événement dans une plus vaste perspective, en saisirent immédiatement la signification. C’est vrai dans l’Histoire ecclésiastique du peuple anglais de Bède le Vénérable (mort en 735) : « En ce temps-là, la terrible calamité des Sarrasins ravageait les Gaules en y commettant un lamentable carnage ; ils subirent peu après dans cette même province le juste châtiment de leur manque de foi » (5, 23). On signale au diacre Nau que le Vénérable Bède a été proclamé Docteur de l’Église par Léon XIII en 1899.

Mais le texte le plus remarquable est ce qu’on désigne aujourd’hui comme la Chronique de 754, écrite par un mozarabe anonyme, dans l’Espagne sous domination arabe. Elle donne le récit le plus précis de la bataille de Poitiers, avec des détails qui, selon son dernier éditeur, supposent « une source orale très directe, peut-être certains Arabes présents à la bataille et rentrés en Espagne après la déroute ». Surtout, l’auteur désigne les Francs comme les Européens, Europenses : pour ce chrétien qui subissait lui-même le joug musulman, Poitiers était la victoire des Européens sur les Arabes (Crónica mozarabe de 754, éd. José Eduardo Lopez Pereira, 11, 80). En employant ces termes, commente justement Fischer, le chroniqueur conférait au combat « une importance particulière et une dimension transformée ».

Vidéo : Charles Martel sauve l’Europe de l’Islam.
Extrait de la célèbre série télévisée d’animation française “Il était une fois… l’Homme”. Cette série est passée sur de nombreuses chaînes de télévision dans le monde entier. Mais c’était en 1978 !

On a déjà là en germe la page célèbre de Gibbon, mille ans plus tard, dans son Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain. « Les Sarrasins s’étaient avancés en triomphe l’espace de plus d’un millier de milles, depuis le rocher de Gibraltar jusqu’aux bords de la Loire ; encore autant, et ils seraient arrivés aux confins de la Pologne et aux montagnes de l’Écosse […]. Les écoles d’Oxford expliqueraient peut-être aujourd’hui le Coran, et du haut de ses chaires on démontrerait à un peuple circoncis la sainteté et la vérité de la révélation de Mahomet.
Le génie et la fortune d’un seul homme sauvèrent la chrétienté. »

Morceau presque douloureux à relire, aujourd’hui qu’Oxford, comme demain Poitiers, a sa mosquée géante et son minaret, et qu’il était question, aux dernières nouvelles, d’y faire retentir l’appel du muezzin.

« 732, qu’en savent-ils ? »

Gisant de Charles Martel dans la basilique Saint-Denis, dans le 9-3 !

Veuillot accusait : « C’est depuis l’imprimerie, et grâce à l’imprimerie, que l’histoire est devenue une conspiration permanente contre la vérité ». Dans leur magnifique vidéo, les jeunes de Génération Identitaire proclament : « Nous avons fermé vos livres d’histoire pour retrouver notre mémoire ». L’histoire des demi-savants, des journaleux et des nouveaux manuels de l’Éducation nationale, l’histoire de Mme Lévy, du diplômé Rozec et du diacre Nau, est de fait une gigantesque conspiration contre la mémoire, une machine à tuer les peuples. Mais cette histoire n’est pas la vraie, celle qui se fait de première main sur les sources et les originaux. Un peu d’histoire éloigne de l’identité, beaucoup d’histoire y ramène.

Flavien Blanchon pour Novopress

Crédit photos de haut en bas : Auteur inconnu, domaine public. Arnaud 25, domaine public. PHGCOM, (cc). Via Wikipédia.