Autriche : où veut aller Frank Stronach ?

Autriche : où veut aller Frank Stronach ?

Crédit photo : © Mark Gilligan

27/10/2012 – 16h10
VIENNE (NOVOpress) —
L’histoire du retour providentiel de l’oncle d’Amérique, parti sans rien et oublié, et s’en revenant cousu d’or, ferait-elle encore rêver ? C’est ce que l’on serait tenté de croire à la vue des informations venant d’Autriche et concernant le self-made man et milliardaire octogénaire Frank Stronach, pris de passion pour la vie politique de son pays d’origine.

L’histoire de cet homme, sans conteste énergique, habile et chanceux en affaires, qui a accumulé au fil des ans une fortune considérable et fondé quantité d’entreprises après son succès à la tête de Magna International, son entreprise spécialisée dans l’équipement automobile, est parue dans tous les journaux.


Mais il est loin d’être une apparition subite, ni dans la course à la députation – il a fait une tentative malheureuse dans son pays d’accueil, le Canada, en 1988 – ni en Autriche. En 1989, il projetait déjà la construction d’un gigantesque parc de loisirs à Ebreichsdorf (au sud de Vienne) avec comme attraction centrale un globe terrestre de 200 mètres de diamètre…

Passionné de chevaux de course et de casinos, il sponsorise occasionnellement des équipes de football ou se fait mécène d’art avec le financement de nouvelles salles de concert pour la réputée Association de la Musique Viennoise. Il investit même dans les universités quand cela peut lui sembler profitable, comme dans celle d’Innsbruck, où il fonde la Frank Stronach Forschungsgruppe, une équipe de chercheurs portant son nom.

À la fin des années 90, on le voit aussi recycler un certain nombre de politiciens en fin de mandat – dont Franz Vranitzky (SPÖ / socialiste) chancelier de 1986 à 1997 – qu’il place à la tête de diverses entreprises du groupe Magna.

En 1998, il s’offre même le constructeur automobile autrichien historique Steyr-Daimler-Puch et s’intéresserait aujourd’hui à la très déficitaire ÖBB, les chemins de fer fédéraux.

“Pour une société plus prospère, plus démocratique et plus juste”

Il est bon orateur, aime parler, et soigne l’accent américain qui pointe derrière sa langue maternelle. Son discours qui met en avant l’homme parti de rien et qui a réussi, le vieillard dynamique, le bon patron qui se préoccupe aussi de questions sociales, attire forcément la sympathie, tout comme ses prises de position sur l’Europe. Il se montre ainsi offusqué que l’on veuille imposer aux pays du sud la conduite à tenir, en échange de transfusions massives de devises : par sa politique, affirme-t-il, Merkel aurait ainsi fait le lit de la haine anti-allemande dans tous ces pays.

Lui, l’homme mûr, l’homme d’expérience, veut d’abord “laisser quelque chose aux générations suivantes”, servir ses contemporains, contribuer à “créer une société plus prospère, plus démocratique et plus juste”. Ce d’autant, explique-t-il, que la démocratie est moribonde, qu’elle n’est plus qu’un système visant son propre maintien, avec une opinion publique muselée par ceux qui détiennent le pouvoir.

Mais à côté de ces prises de position qui ne peuvent que séduire, le discours de Stronach apparaît comme hésitant, variant d’article de journal en apparition télévisée.

L’euro ? Une horreur ! “Une monnaie est l’âme, le miroir de l’économie d’un pays”. Pourtant, il n’est plus question maintenant de revenir au bon vieux Schilling, mais d’instaurer une sorte d’euro flottant, indexé sur le dynamisme économique du pays : l’euro grec ne vaudrait ainsi plus que 40% d’un euro allemand ou autrichien.

Au début de cette année encore, il excluait la fondation d’un parti politique, et c’est pourtant ce qu’il vient de faire en lançant en septembre le « Team Stronach ». De même et après avoir débauché plusieurs politiques de divers bords, est-il à la veille, alors qu’il l’excluait encore récemment, de fonder un club parlementaire (groupe parlementaire) grâce à l’arrivée dans ses rangs d’un cinquième transfuge du BZÖ (“Bündnis Zukunft Österreich”, Alliance pour l’avenir de l’Autriche, parti né en 2005 d’une scission d’avec le FPÖ de Heinz-Christian Strache), ce qui lui offrira de substantiels avantages financiers (1,2 millions d’euros par an pour le groupe et 46 200 par participant) mais surtout une réelle marge de manœuvre politique au sein du Parlement.

Au-delà de quelques provocations verbales, son programme se résume pour l’instant à une poignée de formules simples : “moins de gestion et plus de rendement”, “maîtriser l’avalanche législative”, “faire participer les ouvriers aux bénéfices”, “les politiciens doivent servir le pays”… Toujours ce zeste de populisme, dont la principale victime annoncée par les sondages pourrait être le FPÖ (Parti de la liberté). Les socialistes du SPÖ se prennent même à espérer qu’il ne dépasse ainsi plus les fatidiques 4% nécessaires à une représentation au parlement aux prochaines élections législatives (2013). (1)

Pour Heinz-Christian Strache, chef du FPÖ, Stronach est “comme le Parti pirate, une création artificielle destinée à troubler le jeu politique”. Il estime que Stronach a toujours été partie prenante du système rouge-noir (socio-démocrates et chrétien-démocrate) et ne discerne en son discours rien d’original ni de nouveau.

Si Stronach s’est toujours défendu de viser la chancellerie, il ne s’est pas encore clairement positionné sur le sujet de la politique extérieure de l’Autriche, se contentant de plaider “pour une Europe forte”. Rien n’est toutefois dit sur les liens que doit avoir l’Autriche avec les voisins proches de l’ancien empire des Habsbourg, et tout particulièrement la situation dans l’ex-Yougoslavie et surtout le Kosovo.

Sur le sujet de l’immigration, Stronach pêche fortement dans les eaux du FPÖ, avec un discours qui ne laisse la place à aucune compromission : “Nous plaidons pour une immigration raisonnable et contrôlée. La vision du passé selon laquelle l’immigration servait principalement à améliorer les conditions de vie des immigrants est définitivement obsolète. Comme dans beaucoup d’autres pays, l’immigration doit être organisée selon les besoins du pays d’accueil. Seulement celui dont on a besoin en Autriche et peut contribuer au bien commun sera autorisé à immigrer (…) L’immigration sans une contribution au bien commun doit être rejetée. Le droit d’asile doit être appliqué de manière stricte, pour empêcher que les gens sans motif suffisant d’asile ne résident en Autriche. Les procédures d’asile doivent être accélérées et traitées de manière cohérente.”

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Vidéo



Transcription :
La vie a été incroyablement bonne avec moi. Je viens d’un milieu modeste, ai travaillé beaucoup et très dur, et j’ai donc acquis une certaine prospérité. Maintenant, je voudrais donner quelque chose en retour à la société. Je ne cherche pas d’office et pas de titre, mais ma conscience me dit que je devrais apporter mon expérience et mes ressources financières pour contribuer quelque chose pour améliorer les structures dans ce pays. Je suis prêt à utiliser mon expérience, mon temps et mon argent pour contribuer à un changement de système. Je ne cherche aucun intérêt personnel et ma meilleure récompense serait si je sais que nous aurons un avenir meilleur pour les générations à venir.

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(1) Une “érosion”, pour reprendre le terme exact de Gerhard Köfer (ex-député du SPÖ, maintenant Team Stronach), qui serait d’autant plus surprenante que d’aucuns, comme le site Géopolis (France Télévision), craignaient en août dernier encore de voir l’extrême droite autrichienne se hisser au rang de troisième force politique du pays.