Histoire romaine et propagande antiraciste

Histoire romaine et propagande antiraciste

22/10/2012 — 19h30
ROME (NOVOpress) — « Rome, capitale du monde ». La formule est célèbre. Romulus en fait la prophétie dans Tite-Live, après son assomption dans les cieux : « Les dieux veulent que ma Rome soit la capitale du monde ». C’est le titre d’une exposition qui vient de s’ouvrir, répartie entre le Forum romain (Curie Julia et Temple de Romulus) et le premier étage du Colisée.

En adoptant cette disposition tronçonné, le but de la Surintendance archéologique de Rome a très probablement été de faire payer aux touristes double tarif. On ne lui en fera pas le reproche et, le billet de « Roma caput mundi » donnant accès au Palatin en plus du Forum et du Panthéon, c’est une agréable occasion de passer une journée à voir ou revoir les restes de la Rome impériale, surtout par le magnifique soleil romain de ces jours-ci. L’exposition elle-même ne présente aucune originalité, ni scientifique ni muséographique – rien à voir, par exemple, avec l’exposition « Hadrien » de 2008 au British Museum, qui reposait sur des recherches originales, avait renouvelé l’interprétation, et était par surcroît remarquablement mise en scène. La présentation au Forum est même assez désastreuse : dans le Temple de Romulus, les textes explicatifs, que quelqu’un a eu la brillante idée d’imprimer en lettres blanches sur panneaux de verre, sont en bonne partie illisibles. Heureusement, l’essentiel est au Colisée, et l’arrangement y est plutôt réussi. Le cadre est évidemment superbe et il y a de très belles pièces, que l’on voit avec plaisir. Bref, «Roma caput mundi » ne vaut pas le voyage, comme on dit chez Michelin, mais elle est intéressante. Il est recommandé, pourtant, de s’attacher aux œuvres elles-mêmes sans prêter trop d’attention aux longs textes didactiques qui les accompagnent.

Les organisateurs, en effet, n’ont pas seulement cherché à attirer les touristes. « Roma caput mundi » est une exposition à thèse, et qui ne fait pas dans la subtilité. Les Romains, est-il dit en toutes lettres sur le panneau d’introduction à la Curie Julia, passent pour racistes, à cause de certains mouvements politiques du XXème siècle – pour ceux qui n’auraient pas compris qui est visé, allez voir au Temple de Romulus –, alors qu’ils sont un modèle de métissage. Comme l’a déclaré la directrice de la Surintendance archéologique, Mariarosaria Barbera, à une journaliste extatique de La Repubblica, « le visage de Rome se révèle assez actuel avec son melting-pot ethnique, fruit de l’accueil de l’étranger ». « Roma caput mundi » n’a donc retenu que des œuvres et des documents censés illustrer le métissage ethnique, culturel et religieux, d’Isis à Mithra en passant par la statue de Trajan, « premier empereur espagnol » (il était en réalité issu d’une vieille famille italienne installée dans la colonie d’Italica en Bétique) et des inscriptions pour affranchis thraces ou chefs de synagogues. De courtes citations soigneusement découpées dans les auteurs anciens assènent le même message. De longs panneaux embarrassés expliquent que les Romains n’étaient pas toujours gentils avec les femmes ou les esclaves, mais qu’ils n’étaient pas racistes et que c’est l’essentiel : de l’apologétique au pire sens du terme.

Il faudrait des pages pour relever – au milieu de banalités présentées comme des découvertes fracassantes – toutes les approximations, confusions ou omissions de cette histoire partisane. L’empereur Claude est ainsi présenté comme le pionnier du multiculturalisme parce qu’il ouvrit le Sénat aux notables gaulois. Mais, au rapport de l’historien grec Dion Cassius, ce même Claude retira sa citoyenneté romaine à un Grec qu’il avait interrogé en latin et qui n’avait pas compris la question, « en disant qu’on ne devait pas être citoyen de Rome quand on n’en savait pas la langue ». Dion ajoute, il est vrai, que, pendant ce temps, l’impératrice Messaline et sa bande de partouzeurs faisaient trafic du droit de citoyenneté qui « finit par tomber si bas, par suite de la facilité de l’obtenir, qu’on disait communément qu’en donnant à quelqu’un des vases de verre, quand même ils seraient cassés, on était citoyen romain ». Vous parliez de parallèles actuels ?

Dans la presse du système, en tout cas, c’est une vraie hystérie. Le Corriere della Sera révèle à ses lecteurs éblouis que « l’Empire romain, le plus multiracial et multiculturel de l’histoire eut son proto-Obama en la personne de Septime Sévère, son premier empereur noir ». Septime Sévère, né à Leptis Magna, en Libye actuelle, était issu d’une famille punique, latinisée depuis plusieurs générations. Il avait donc du sang berbère : il n’était évidemment pas un Noir africain, ce que les sources antiques appellent un Éthiopien. Il l’était si peu que, selon un récit célèbre de l’Histoire Auguste, il eut un présage de sa mort quand « un Éthiopien attaché à l’armée, qui s’était fait une réputation par des bouffonneries, se présenta à lui avec une couronne de cyprès. Sévère, irrité contre cet homme, dont la couleur et la couronne lui semblaient de mauvais présage, ordonna de l’éloigner de ses yeux ». Mais, à supposer même que Septime Sévère eût été Noir, il faut être intégralement raciste, et raciste primaire, d’un racisme de couleur de peau, pour voir en lui à ce seul titre, parmi tous les empereurs romains, le précurseur d’Obama, comme si la langue, la culture et l’histoire ne comptaient pour rien. Il n’est pas plus raciste que les professionnels de l’antiracisme.

Histoire romaine et propagande antiraciste

Premier coup de pic pour ouvrir la via dei Fori imperiali par Mussolini

Il faut quand même passer par le Temple de Romulus, pour savoir d’où vient la réputation de racisme si injustement faite aux Romains. La faute, on ne s’en serait pas douté, en revient au fascisme, qui prétendit mettre sa politique raciale sous le patronage de la Rome impériale. « Roma caput mundi » le prouve par trois ou quatre couvertures de la revue La Difesa della Razza, quelques affiches de propagande de guerre, et la fameuse image de Mussolini donnant le premier coup de pic pour ouvrir la via dei Fori imperiali (image ci-contre). Là encore, le plus grave n’est pas le simplisme. Ce qui est véritablement extravagant, c’est, en conclusion d’une pareille exposition, d’appeler le visiteur à s’indigner ou à ricaner de l’usage fasciste de l’Antiquité romaine. Quand bien même le fascisme aurait été aussi caricatural qu’on le représente, qu’aurait-il fait d’autre que ce que font, sans même s’en cacher, les organisateurs de « Roma caput mundi » et leurs amis journalistes : l’instrumentalisation du passé, l’anachronisme systématique et permanent, la réécriture idéologique de l’histoire pour la rééducation des masses ? Mais j’allais oublier : le fascisme faisait tout cela, selon le mot d’ordre de La Difesa della Razza, pour séparer les races et était donc essentiellement abominable ; les autres le font pour promouvoir le métissage et tous les procédés sont saints pour une si noble cause.

Flavien Blanchon pour Novopress