[Tribune libre] "Des hommes invisibles"

[Tribune libre] “Des hommes invisibles”

19/10/2012 — 10h00
PARIS (NOVOpres) — Dans un article paru récemment sur le site web Slate, un certain Yascha Mounk explique que l’Europe a besoin de l’immigration. D’une immigration massive, d’abord, de beaucoup de nouveaux arrivants pour combler le déficit démographique du vieux continent. Ensuite, pas de n’importe quelle immigration, puisque les “meilleurs espoirs du continent” sont avant tout – estime-t-il – des “femmes voilées” et des Noirs. Ceci permettrait de combler la dépopulation du continent : il faut un “miracle multiethnique”, avec au moins “plus d’un million d’immigrants en plus, chaque année, pendant un demi-siècle”. Ou alors, ce sera la dépopulation, et surtout le “populisme”, avec la méfiance et la haine des autochtones européens envers leurs sauveurs du Grand Sud.

Cet article est l’exemple parfait d’un problème de fond. Non pas parce qu’il l’aborde directement, mais parce qu’il le représente excellemment, pour peu qu’on lise un peu entre les lignes et qu’on le place dans la continuation de ce qui figure tous les jours dans les grands médias. Ce problème n’est jamais abordé nulle part, et pour cause : je veux parler du déficit de reconnaissance dont souffrent les jeunes autochtones en France et en Europe de l’ouest. Oui, les jeunes Blancs.

Le simple fait de dire “jeunes Blancs” est déjà suspect. Cela fait songer à un vocabulaire dit d’extrême droite, donc c’est immédiatement associé au Mal politique, celui avec un grand M. Pourtant, les jeunes blancs existent. Ils travaillent, vivent, produisent, consomment, se reproduisent aussi. Souvent avec difficulté d’ailleurs. Mais d’eux, personne ne parle dans les médias. Ni en politique. En public on ne les désigne même pas comme une catégorie sociale ou ethnique, au contraire de tous les autres : les femmes ont le féminisme, les allogènes leurs communautés, leurs ribambelles de crimes européens passés pour le pouvoir moral, les minorités sexuelles également… Seul, le mâle blanc hétérosexuel est celui qui n’a pas de crime ou d’oppression dont il pourrait se revendiquer la victime (passée ou présente), pour demander à autrui reconnaissance et réparation. Au contraire. À entendre les discours politiquement corrects qui passent en boucle sur les grands canaux, il est coupable de tout. Son existence n’est reconnue que quand on a quelque chose à lui demander, à exiger de lui. Il n’est reconnu que négativement. Hors de cela, il n’existe pas en tant que tel. Le mâle blanc ? Raus !

Nous, jeunes autochtones européens (ou “sous-chiens”, puisque comme dirait Houria Bouteldja : “Il faut bien un mot pour les désigner”), comment vivons-nous à l’orée de nos 20-25 ans ? Nous faisons des études plus ou moins longues. Nous touchons de petites bourses, avons droit à des prestations sociales très maigres en comparaison de ce que touchent toutes sortes d’immigrés plus ou moins légaux. La “discrimination positive” n’est pas pour nous, elle est contre : dans l’emploi comme bien souvent pour les services de l’Etat, nous passons après. Dans les médias, personne ne parle de nous, personne ne nous défend. Les seuls à se réjouir de nos réussites sont notre cercle privé, notre famille ou nos amis. Ce que nous réalisons, seuls les gens que nous connaissons personnellement s’en soucient.

Nous sommes une génération qui vient après des dizaines, si ce n’est des centaines d’autres. Le tout dernier maillon de la chaîne générationnelle qui relie parents et enfants, jusqu’aux ancêtres… avant qu’une autre génération n’apparaisse encore de nos flancs. À ce titre, nous devrions représenter l’avenir de la France et de l’Europe. Les talents parmi nous sont les innovateurs et les leaders de demain. Du moins, ils devraient l’être, mais il est bien rare qu’on les reconnaisse comme tels. Même quand ils réussissent. Les entreprises ne sont souvent évoquées dans les grands médias que sous un angle négatif – à savoir quand il y a des licenciements – et les jeunes entrepreneurs ne reçoivent ni aide ni reconnaissance : les obstacles administratifs, les taxes, sont légion, et même s’ils y arrivent c’est pour se voir traiter de sale riche ou de salaud capitaliste, avec la promesse de nouvelles taxations au nom de la solidarité.

Ceux qui savent se plaindre ou se faire plaindre devant une caméra de télévision, ou devant un parterre de politiques, reçoivent tous les honneurs et toutes les attentions. Ceux qui travaillent, ceux qui luttent pour réussir leurs études ou pour se trouver un travail, ceux même qui montent des associations dont la finalité n’est pas politisée et de gauche, ne reçoivent au mieux aucune attention, au pire sont traités comme des moins que rien. Aux autres les grandes déclarations et les grands espoirs, à certains allogènes la prétention d’incarner l’avenir de la France et du continent européen (indépendamment du civisme ou du travail fourni). A nous, rien. À part un peu d’aide parentale et quelques emplois mal payés. Parfois d’ailleurs, lorsque nous en cherchons, nous nous surprenons d’être le ou la seul(e) Blanc(he) au milieu de candidats qui le sont moins. Serions-nous (déjà) de trop ?

Dire “nous”, comme je le fais ici, apparaît aussi comme suspect. Prétendre parler au nom des jeunes Blancs, comme je le fais, cela ressemble à de l’extrême droite, à du fascisme, populisme, xénophobie (rayez les mentions inutiles), etc… Mais cela même montre l’étendue du problème.

En effet, d’autres ont le droit de parler “en tant que”, ils y sont encouragés et reçoivent de l’attention lorsqu’ils le font. Les “femmes voilées”, les “jeunes de banlieue”, les “sans-papiers”, les minorités sexuelles, les féministes, jusqu’aux “damnés de l’impérialisme”, tous sont reconnus publiquement. On leur reconnaît une oppression passée, qui leur confère une sorte de sur-dignité morale, sur-dignité dont nous sommes privés et à laquelle nous devrions donner la préséance (comme on nous oblige à le faire via la discrimination positive). Surtout, personne n’ira nier qu’ils existent, pas plus qu’on ira leur dénier le droit à exister : même le Front National a rejoint l’ensemble de la classe politique sur ce point, depuis le discours de Le Pen père sur la dalle d’Argenteuil.

Quand il s’agit des jeunes autochtones, ce n’est plus du tout pareil. Nous ne sommes pas censés former une classe ou une catégorie sociale spécifique, donc nous ne sommes pas censés avoir de droits spécifiques ou de sur-dignité morale. Quand “certains sont plus égaux que d’autres”, selon le mot de Georges Orwell, nous sommes les moins égaux. Jamais les journaux, la télévision ou qui que ce soit en politique ne parle de nous. Lorsque quelqu’un le fait, pour une fois, il est accusé de populisme ou d’encourager les haines – alors que tous les autres y ont droit. On nous nie le droit d’exister dans les esprits ; nous ne sommes que des individus éclatés là tous les autres ont droit à la communauté, aux droits spéciaux et à la sur-dignité morale. Certains médias vont jusqu’à mettre le terme “Blancs” entre guillemets. Nous n’avons aucune identité, sauf quand il s’agit de nous pointer du doigt.

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Tu t’es fait voler, vandaliser…? Bien fait pour toi, “boloss” !

Nous sommes juste bons à nous faire “bolosser” dans le métro, à recevoir ce qu’on appelle pudiquement des “incivilités”, à assister à notre propre négation dans des médias pour qui nous n’existons pas. Nous ne sommes bons qu’à voter et à payer des taxes. Payer, encore et encore, moralement et financièrement. Nous ne sommes connus que comme coupables, nous n’avons nul droit public ou moral hors de cela, nous sommes ceux à qui on donne les moins d’opportunités pour réussir et s’épanouir – ce qui ne nous empêche pas d’y arriver quand même. Nous sommes l’avenir invisible, l’avenir nié, celui dont l’existence même semble gênante, celui à qui on veut substituer “une autre base”dont nous sommes irrémédiablement exclus, condamnés que nous sommes par notre origine trop européenne, par notre peau bien trop blanche, par notre tendance à avoir des centres d’intérêt et des désirs d’accomplissement positifs au lieu de chercher l’embrouille et la culpabilisation d’autrui à tout prix tout le temps.

Pour conclure, je voudrais revenir sur l’article de M. Mounk, qui me semble appeler encore deux remarques.

D’abord, l’auteur évoque l’émigration massive dans certains pays européens… et ne cherche pas à l’expliquer. Pourquoi tant de gens s’en vont-ils ? Si ce sont des autochtones, pourquoi sont-ils si nombreux à choisir de s’installer ailleurs, malgré tous les efforts et les contraintes que cela demande, au lieu de rester chez eux ? Aucune question n’est posée à ce sujet. Il faut juste contrebalancer ça avec toujours plus d’immigration. On ne parle pas de nous, nous n’existons pas, lorsque nous partons nous sommes seulement mentionnés à titre statistique, et sans cela nous ne serions même pas mentionnés.

Les “chances pour l’Europe” sont, selon l’auteur, des Juifs, des femmes voilées et des Noirs. Il y a des Juifs en Europe depuis des siècles, leur présence est attestée depuis un temps très long, alors pourquoi en parler à titre d’immigration ? Parmi ces “chances pour l’Europe”, Juifs à part donc, il n’est question que de musulman(e)s et de Subsahariens… Celui qui produit n’est rien, celui qui se vend comme victime des sales Blancs est l’avenir. Voilà peut-être pourquoi l’Europe de l’Ouest se vide de ses jeunes et surtout de ses cerveaux, conditions économiques mises à part.

Dans Atlas Shrugged, traduit en français sous le titre La Grève, la romancière américaine Ayn Rand se demandait ce qui se passerait si une société se vidait de ses forces vives et voyait disparaître ses éléments les plus brillants. Plus le temps passe et plus cette histoire fictionnelle prend des allures de prophétie. Le changement, c’est maintenant, oui : mais pas dans le bon sens.

Jean-Alban de Montargis

Crédit photos : DR