[Chronique] “Les esclaves heureux de la liberté” de Javier R. Portella

[Chronique] “Les esclaves heureux de la liberté” de Javier R. Portella

11/10/2012 — 18h00
PARIS (NOVOpress) — “Les esclaves heureux de la liberté”, tel est le titre, hardiment choquant, d’un essai que l’écrivain espagnol Javier R. Portella vient d’oublier aux Éditions David Reinharc. Il s’agit d’une œuvre qui sort décidément des sentiers battus mais qui est en train de rentrer dans ceux du succès : deuxième édition en trois mois, et la troisième déjà en vue.


Javier R. Portella (qui a fait une intervention remarquée aux Assises identitaires tenues au mois de mars à Paris) est un philosophe espagnol, tout à fait francophone (c’est lui-même qui a assuré la traduction du livre), qui écrit avec la poigne des poètes et sans la pesanteur des philosophes. Son livre a été qualifié par Dominique Venner comme « un cri dans notre nuit. Une bombe atomique philosophique, sans le jargon des philosophes. Personne n’a jamais écrit quelque chose d’aussi fort et d’aussi vrai sur notre époque (pourquoi du laid à la place de la beauté ?) ». Alain de Benoist a vivement loué aussi « ce manifeste fondé sur un sens aigu de la beauté et sur le désir de se “projeter au-delà”, tout comme sur une critique de l’utilitarisme ambiant et de l’indifférence égalitaire. En opposant “hédonisme héroïque” et “hédonisme vulgaire”, il effectue un appel “à récupérer le grand élan ancien vers la grandeur et la beauté” ».

Autant de raisons qui nous ont amené à poser quelques questions à Javier Portella.

NP. En quoi consiste cette « bombe atomique » dont parle Dominique Venner ? Qu’est-ce que votre livre ébranle d’une façon aussi profonde ?

JP. Bien des choses, sans doute : la laideur mise à la place de la beauté (aussi bien dans l’« art » que dans notre vie courante) ; l’assujettissement au règne des machines et des objets ; l’asservissement à l’emprise de l’argent ; la marchandisation générale du monde ; l’anéantissement de la grande culture au profit de la culture-divertissement; l’individualisme qui nous empêche de nous accomplir dans un quelconque destin collectif ; l’égalitarisme ambiant qui déverse partout aussi bien son hypocrisie que son angélisme gluant… Bref, le non-sens placé aux commandes du monde.

NP. Mais vous n’êtes ni le seul ni le premier à dénoncer une telle déchéance…

JP. Bien sûr que non ! Il y a, d’une part, tous les maîtres dont je m’inspire (Nietzsche, Heidegger… et bien d’autres), et il y a, surtout, un nombre de plus en plus croissant d’auteurs contemporains qui dénonçent notre détresse. Ce n’est pas là, dans la simple dénonciation de notre nuit, qu’il faut chercher « la bombe atomique » dont parle Dominique Venner.

NP. Où donc éclate cette bombe ?

JP. Elle éclate à deux niveaux différents. D’une part, dans le fait d’exprimer tout cela dans un langage qui, se voulant à la portée de tous, est façonné par la littérature et ses images plutôt que par la philosophie et ses abstractions. Avouez que ce n’est pas tous les jours, hélas, que la littérature et la philosophie parviennent à aller de pair dans un même texte.

NP. Mais vous parliez aussi d’une autre grande secousse…

JP. Je pensais au Grand Paradoxe, comme je l’appelle : celui qui découle de l’embrassement des contraires – vie-mort, autonomie-hétéronomie, mystère-raison… – qui ont toujours porté le monde mais dont l’entrelacement éclate, comme jamais, à notre époque. Ces couples contradictoires ne sont jamais assumés en tant que tels, mais ils sont bien là, devant nous, tous les jours. Pour s’en apercevoir, il suffit de penser que presque chacune des déchéances de notre temps – celles que j’évoquais tout à l’heure – trouve à notre époque elle-même son contraire.

NP. Qu’entendez-vous par là ?

JP. J’entends que notre temps est tellement paradoxal et contradictoire qu’il connaît à la fois des choses telles que la liberté de la pensée… et l’inanité de la pensée ; le plus grand bien-être jamais atteint… et l’évanouissement même de l’être ;  la liberté des mœurs… et l’affadissement de ces mêmes mœurs ; l’égalité de chances pour tous… et le nivellement égalitaire de tous par le bas. Notre temps connaît tout cela, mais il connaît surtout quelque chose d’encore plus essentiel et dont tout découle, à savoir l’effondrement du socle sacré du monde (que ce soit le socle divin ou celui de la tradition dans laquelle se nourrit l’esprit d’un peuple). Voilà l’effondrement qui, nous plaçant face à notre sort dépourvu d’assises, nous plonge alors – incapables que nous sommes de assumer la liberté qui en découle – dans l’absence de tout destin : dans le nihilisme absolu.

NP. Comment pourrait-on ne pas y tomber ? Comment serait-il possible de donner un sens fort, puissant, à notre présence au monde, tout en assumant cette indétermination, cette « liberté », où rien n’est assuré d’avance ? Avez-vous des réponses à de telles questions ?

JP. Disons plutôt que j’ai des esquisses. Elles sont bien entendu ébauchées dans le livre, même s’il ne faut pas s’attendre à y découvrir un quelconque « programme d’action ». Or, entrer là-dedans nous mènerait vraiment très loin. Laissons plutôt aux lecteurs la possibilité de découvrir par eux-mêmes les chemins où tout cela conduit ou peut conduire.