[Tribune libre] Le Parti socialiste n’est plus socialiste depuis mars 1983, par Paul Le Guern

[Tribune libre] Le Parti socialiste n’est plus socialiste depuis mars 1983, par Paul Le Guern

Dominique Strauss-Kahn : « le socialisme, c’est l’espoir, l’avenir et l’innovation »

07/10/2012 — 08h30
PARIS (NOVOpress Breizh) —
On a le droit de s’interroger : Le Parti socialiste est-il encore « socialiste » ? Une réponse s’impose : de gauche « sociétale » certainement, de gauche « sociale » plus du tout.

Pourtant « socialiste » le PS l’a été. A l’époque de François Mitterrand, avant qu’une idéologie de substitution – l’européisme – ne vienne remplacer le socialisme. Avec quelques grands moments : prise du pouvoir par M. Mitterrand au congrès d’Epinay (11-13 juin 1971), signature du programme commun de gouvernement avec le PCF (27 juin 1972). Selon Jean-Pierre Chevènement, la gauche « avait pris de bonnes résolutions. J’en sais quelque chose : j’étais sa plume à travers les deux programmes du Parti socialiste que François Mitterrand m’avait chargé de rédiger : “Changer la vie” en 1972, le “Projet socialiste” en 1979 » (« La France est-elle finie ?», Fayard).

Si la marche vers le pouvoir se nourrit habituellement d’illusions, rien n’interdit aux plus lucides d’entrevoir qu’une fois aux affaires, mesdames et messieurs les ministres s’empresseront d’oublier les « bonnes résolutions » dès que les premières difficultés apparaîtront. Pourtant le programme de réformes démarre sur les chapeaux de roues avec les lois de décentralisation et les nationalisations de 1982 (cinq grands groupes industriels, deux compagnies financières, trente-neuf banques). En mars 1983, après plusieurs semaines d’atermoiement, François Mitterrand fait le choix du « social-libéralisme », défendu par les cabinets du Premier ministre (Pierre Mauroy), du ministre de l’Economie et des Finances (Jacques Delors), le Trésor, la Banque de France et la Commission européenne…

Pour Jean-Pierre Chevènement, il était très vite « apparu une contradiction majeure entre le projet industrialiste “à la japonaise” [défendu par lui, ministre de l’Industrie] et le choix de la monnaie forte (franc fort, puis euro fort), entre le patriotisme républicain qu’impliquait l’ “autre politique” et le mol abandon aux sirènes libérales sous couvet d’européisme » (op. cit.). Le président de la République a tranché ; outre le choix de maintenir le franc dans le système monétaire européen, son arbitrage irréversible en faveur du libéralisme triomphant aura pour conséquence plus tard la dérèglementation des marchés financiers (avec Pierre Bérégovoy, ministre de l’Economie et des Finances en 1986).

Ils ne furent pas nombreux ceux qui, au sein du Parti socialiste, contestèrent le « tournant de la rigueur » de mars 1983, tout simplement parce que « la plupart de ceux qui avaient, en principe, la charge d’appliquer la politique définie par le Parti socialiste avec, il est vrai, d’innombrables arrière-pensées, n’y croyaient tout simplement pas », explique Monsieur Chevènement. « Nous avons fait notre Bad Godesberg le 23 mars 1983 à 11 heures du matin », se contente de faire observer Henri Emmanuelli. Quant à la « parenthèse libérale » diagnostiquée par Lionel Jospin, elle ne s’est jamais refermée (op. cit.).

Il est vrai que le désenchantement s’était installé rapidement : fuite des capitaux, dévaluations, chômage, défaites électorales pour la majorité (dès janvier 1982 à l’occasion de quatre élections partielles). Plutôt que d’affronter le Grand Capital, François Mitterrand avait préféré plutôt composer ; « on ne peut d’ailleurs comprendre le retournement du Parti socialiste en 1983, que si l’on garde à l’esprit que beaucoup de socialistes ne s’étaient ralliés que contraints et forcés à la ligne d’Epinay », insiste Monsieur Chevènement (op. cit.)

Aujourd’hui le Parti socialiste n’a plus de « socialiste » que le nom. Ainsi, dans les « 60 engagements pour la France » présentés par François Hollande en vue de l’élection présidentielle du 22 avril 2012, il n’est ni question de nationaliser les banques, ni de revenir sur les privatisations des entreprises stratégiques (Total, EDF-GDF, Thales…). Plus modestement, François Hollande annonce qu’il séparera « les activités des banques, qui sont utiles à l’investissement et à l’emploi, de leurs opérations spéculatives » et qu’une « banque publique d’investissement » verra le jour. Difficile de voir là un programme « socialiste ».

Pourtant, pour un socialiste digne de ce nom, il y aurait fort à faire en matière de nationalisation d’entreprises d’intérêt national. C’est le cas d’ « ArcelorMittal, une multinationale de droit néerlandais dont le patron est un Indien vivant à Londres. Triomphe du capitalisme multinational ! » (Jean-Pierre Chevènement « Sortir la France de l’impasse », Fayard).

Là encore les raisons de ce renoncement sont fournies par J.P. Chevènement. « Outre la liberté totale des mouvements de capitaux et l’indépendance de la Banque centrale européenne – leurs deux péchés capitaux – les sociaux-libéraux ont posé toutes les règles sur lesquelles prospèrent les inégalités qu’eux ou leurs successeurs font aujourd’hui profession de combattre.

– Une fiscalité minorée pour les revenus du capital (Bérégovoy, 1990)

– Un régime plus favorable pour les stock-options (Strauss-Kahn, 1998).

– L’interdiction de toute défense « nationale » contre OPA, formulée par la directive Bolkestein, elle-même votée à Strasbourg par le Parti socialiste européen, y compris par les socialistes français » (op. cit.).

A coup sûr, penseurs et leaders socialistes ne croient plus au « socialisme ». Pour s’en persuader, il suffit de se référer à la célèbre définition de Dominique Strauss-Kahn : « le socialisme, c’est l’espoir, l’avenir et l’innovation » (déclaration du 20/02/2011). Dans « Le complexe d’Orphée » (Climats éditeur),  Jean-Claude Michéa procède à une distinction intéressante : « Ce que DSK définit ainsi, ce n’est nullement le socialisme (notion dont il ne doit même pas avoir le moindre souvenir). C’est seulement l’imaginaire de la gauche moderne, ou –celui du Fonds monétaire international ».

Aujourd’hui, au PS, nulle référence à la lutte des classes ou bien au pouvoir des travailleurs, abandon total de « toute critique socialiste du mode de vie capitaliste ». Si bien que « la nouvelle gauche, désormais libérée de l’hypothèque socialiste, pourra alors revenir progressivement à ses premières amours libérales (…) qui supportent, aujourd’hui encore, aussi bien la thématique des ‘droits de l’homme’ que sa conception de l’économie et de la croissance » (op cit).

Le défunt Olivier Ferrand, à l’époque président du think tank (“laboratoire d’idée”) Terra Nova avait résumé très simplement le positionnement des sociaux-libéraux. « La mondialisation est un fait qui s’impose à la planète », en conséquence être de gauche c’est d’abord défendre « une politique de compétitivité de la valeur ajoutée » (Libération, 07/04/2011).

Le discours de l’ancienne secrétaire du PS, Martine Aubry, ne diffère guère lorsqu’elle livre un testament fixant au parti « quatre exigences » : apporter un soutien « indéfectible » au président et au gouvernement ; « anticiper » les mutations du monde ; poursuivre la rénovation avec de « nouvelles manières de militer » et d’ « européaniser » (discours de clôture de l’université d’été du PS à La Rochelle, 26/08/2012. Le Monde 02-03/09/2012).

Une certitude, lors du règne de Nicolas Sarkozy, le secrétaire général de l’UMP, Jean-François Copé, aurait pu défendre les mêmes « exigences ». Non seulement les adhérents du parti majoritaire – aujourd’hui et hier – sont ce qu’on appelle des « godillots » mais encore leur maigre bagage idéologique se recentre «  sur les seules valeurs supposées “démocratiques” du progrès et de la modernité » (J.C. Michéa, op cit).

Une proposition : modifier l’enseigne de la rue de Solférino. « Parti socialiste institutionnel » conviendrait en effet mieux à la réalité. Après tout il existe bien au Mexique un  « Parti révolutionnaire institutionnel ».

Paul Le Guern

Crédit photo : Guillaume Paumier via Wikimedia (cc)