Élections communales belges : la chasse aux voix allochtones

Élections communales belges : la chasse aux voix allochtones

Par Édouard Tressalec, correspondant à Bruxelles pour Novopress sur les questions belges et bruxelloises. Crédit photo : Pascal Franche via Flickr (cc)

« Ne dites plus allochtones »

Il y a de cela une dizaine d’années, nous nous étions vus sommés par la « Grande Inquisition Politiquement Correcte » d’utiliser, en lieu et place des termes « immigré », « étranger », voire même « personne issue de l’immigration », le mot « allochtone », les autres dénominations étant désormais accusées de favoriser la diffusion des idées « d’un autre âge ». Il faut croire que les temps ont à nouveau changé, car c’est au tour du terme « allochtone » lui-même de se retrouver aujourd’hui sur la sellette. Le journal socialiste flamand De Morgen a ainsi décidé d’abandonner l’utilisation du terme « allochtone » jugé discriminatoire. Le premier ministre socialiste d’origine italienne Elio Di Rupo a renchéri et sans doute tenté, sans grand succès, de faire preuve de finesse d’esprit, en déclarant n’avoir jamais été appelé le « premier ministre allochtone ». Aussi, Joëlle Milquet, actuelle « Vice-Première ministre et Ministre fédérale de l’Emploi et de l’Égalité des Chances » ne pouvait-elle faire moins, et la voilà clamant bientôt qu’elle va écrire à tous les rédacteurs en chef de la presse pour qu’ils ordonnent l’abandon, eux aussi, du terme « allochtone ».

Les partis du système en quête de votes allochtones

Les « humanistes » (CDH)

Rappelons que Joëlle  Milquet fut la présidente du Parti Social Chrétien (PSC), que c’est sous sa présidence que ce parti devint le Centre Démocrate Humaniste (CDH), l’élimination du « C » de chrétien lui permettant ainsi de « s’ouvrir à d’autres confessions ». De fait, cette politique porta ses fruits, puisque l’on doit au CDH, ex-chrétien, l’élection au Parlement régional bruxellois de la première députée voilée, en la personne de Mahinur Özdemir, d’origine turque. Et nous venons d’apprendre que le CDH, qui avait annoncé vouloir « limiter drastiquement l’emploi des langues étrangères durant la campagne », se permet de faire passer certaines communications exclusivement en langue turque (une publication publiée dans un magazine turc, en l’occurrence). Mais, faut-il le dire, le CDH n’a pas le monopole de la chasse aux votes allochtones, notamment musulmans.

Les « socialistes » (PS)

Le Parti Socialiste fut le grand précurseur en la matière. Philippe Moureaux (73 ans), bourgmestre PS de la commune de Molenbeek Saint-Jean, l’une des communes les plus musulmanes de Bruxelles, qui a convolé en noce, le 26 juin 2010, avec une jeune dame marocaine du nom de Latifa Benaïcha (35 ans). Ledit Moureaux pratiqua une « politique d’ouverture aux candidats d’origine non-européenne » dès l’an 2000, ce qui permit de faire élire, et réélire en 2006, deux échevins PS d’origine marocaine. Aujourd’hui, nous pouvons raisonnablement penser qu’outre le « jeune marié converti » Philippe Moureaux, Bruxelles devrait, après le 14 octobre, compter au moins un (autre) bourgmestre musulman, peut-être en la personne du Secrétaire d’Etat régional Emir Kir, un autre socialiste, potentiel futur maïeur de la commune à forte population turque et musulmane, Saint-Josse-ten-Noode. Très clairement, le PS bruxellois fait appel au maximum d’allochtones sur ses listes électorales, afin de rester le parti le plus fort et de s’imposer à tous les niveaux du pouvoir, tant à Bruxelles qu’en Wallonie.

Les « écologistes » (Ecolo)

À l’instar du PS, Ecolo est l’un des partis les plus favorables à l’immigration et à l’islam subsidié (Union des Athées, par Guillaume, 30 octobre 2006). On peut dire que ce parti a même précédé les récents adversaires du terme « allochtone » en présentant certaines situations de manière parfaitement édulcorées. Ainsi s’y félicitera-t-on du fait que Bruxelles compte 26 % de population de moins de 19 ans et 40 % de moins de 30 ans. Quelles sont les raisons sociologiques, culturelles, historiques de cette jeunesse démographique ? Ecolo ne juge pas bon de songer à y penser. Et de prôner une aide sans cesse croissante aux jeunes, et de vanter les mérites de l’ « interculturalité » : il n’y a plus d’allochtones, d’insécurité, de conflits communautaires, de problèmes d’ordre religieux ou de tags il n’y a plus que des « citoyens », des « jeunes », de l’ « interculturalité », du « vivre ensemble » et de « l’ouverture des arts aux nouveaux mode d’expression ».

Les « libéraux » (MR)

Le CDH n’a pas mis longtemps avant de rejoindre le peloton de tête pro-migratoire, ce qui ne fut pas le cas des libéraux du MR qui, croyant encore parfois être un parti de droite, traîna les pieds et fit état de quelques pudeurs en la matière. Cette fausse droite doit aujourd’hui mettre les bouchées doubles pour rattraper son retard et doit donc se montrer encore plus obséquieuse que les autres envers un vote immigré jusqu’ici insuffisamment courtisé. Le Mouvement Réformateur (MR, libéral francophone) n’a ainsi rien trouvé de mieux que d’organiser dernièrement un voyage électoraliste en Turquie, de vanter (dixit Didier Reynders, Ministre belge des Affaires étrangères) les mérites d’une future collaboration belgo-turque, notamment en matière d’immigration et de diffuser un communiqué de soutien à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. À Saint-Josse, la liste MR rebaptisée « Bleus de Saint-Josse », a accueilli en place éligible, Canan Kir, cousine d’Emir Kir déjà cité, porteuse du voile islamique et pratiquement incapable de s’exprimer dans l’une des deux langues officielles de Bruxelles, soit le français ou le néerlandais (elle n’avait ainsi pas pu être recrutée par les nationalistes flamands de la NVA qui n’avaient pourtant, à l’origine, rien contre l’idée), sa vidéo électorale nous procura, il faut le reconnaître, un grand moment de sarcastique hilarité.

Les mosquées largement courtisées

Le vote des étrangers aux communales : un fait acquis en Belgique

Alors que les ressortissants de l’Union européenne de nouvelles générations (à distinguer des Espagnols, Portugais, Italiens et Grecs d’implantation bien plus ancienne) installés à Bruxelles font généralement preuve d’un total désintérêt pour la politique belge, les non-européens, par contre, se mobilisent. Et dans ce domaine, ce sont les communautés marocaine, turque et congolaise qui cartonnent (« Si l’on s’en réfère aux taux de participation aux prochaines élections communales, les communautés turque, marocaine ou congolaise font mieux que celles qui sont venues d’Italie, de France, d’Allemagne ou des Pays-Bas », Le Vif.be, 08/07/2012, 15h29). Vous l’aurez compris, les ressortissants non-UE peuvent voter en Belgique depuis 2006 pour les élections communales. Français, sachez donc ce qui vous attend… Ainsi vous dira-t-on qu’en Belgique, le vote des étrangers est rentré dans les mœurs et que « plus personne n’en parle » (« Belgique : les étrangers votent depuis 2004, et plus personne n’en parle », Chloé Andries, Rue89, 11/05/2012, 16h33), qu’il n’y a finalement que peu de mobilisation des électeurs étrangers, que ce brave Hollande, à bien y réfléchir, ne dit rien de bien grave en proposant le vote des étrangers – étonnamment, on peut à nouveau utiliser ce terme mais seulement dans un contexte positif, cela va sans dire… — et que vous pouvez donc dormir tranquilles. Si l’on excepte le cas des Congolais, particulièrement concentrés, à Bruxelles, sur la commune d’Ixelles (quartier de la Porte de Namur dit aujourd’hui « Matongé », du nom d’un quartier de Kinshasa…), ce sont principalement les étrangers d’origine marocaine et turque qui se mobilisent, mais ils sont loin de représenter la totalité de l’électorat turco-marocain musulman, surtout à Bruxelles : de fait, il faut évidement y ajouter les nombreux Marocains et Turcs d’ores et déjà naturalisés.

Quelques chiffres révélateurs livrés par M. Jan Hertogen (Le Vif.be, 08/07/2012, 15h29).

Jan Hertogen, sociologue et ancien du syndicat flamand NBC-NVK (employés et cadres), soutient que ce ne sont pas moins de 1,3 million de naturalisés (1,1 million) et d’étrangers (200.000, au bas mot) qui voteront aux prochaines élections communales du 14 octobre. Ces chiffres ont, bien évidemment, été contestés par le cabinet de la Ministre Joëlle Milquet qui évoque un chiffre d’environ 940.000 votants naturalisés et étrangers (ce qui est déjà conséquent). M. Hertogen révèle, en outre, que si, en 2006, le corps électoral comptait 12,7 % de votants étrangers ou d’origine étrangère, ce chiffre devrait passer à 16,7 % cette année et à 20,4 % en 2018. Et de souligner qu’il existe également une très grande disparité en la matière, entre les trois régions du royaume. Ainsi, si les votants étrangers et d’origine étrangère représenteront, cette année, 9,8 % du corps électoral en Flandre et 18,1 % du corps électoral en Wallonie, ils seront… 62,3 % en région de Bruxelles-Capitale. Deux tiers des électeurs bruxellois à ces élections communales seront donc des naturalisés ou des étrangers : voilà pourquoi, à Bruxelles, nos « partis traditionnels » s’arrachent-ils avec tant d’avidité les candidats allochtones, principalement marocains et turcs, donc essentiellement musulmans, et pourquoi ils ne cessent d’encourager cet électorat potentiel à s’investir politiquement en leur apportant candidatures, voix et, bien évidemment, postes à pourvoir.

Un vote allochtone principalement musulman

Comparons à présent le taux de participation des non-belges appartenant aux deux communautés européennes et aux deux communautés non-européennes les plus importantes :

a) Italiens et Français (électeurs âgés de plus de 18 ans, naturalisés et non-naturalisés installés en Belgique depuis 5 ans min.) :
-Italiens : 75,4 % de 370.519 électeurs potentiels.
-Français : 56,2 % de 220.786 électeurs potentiels.

b) Marocains et Turcs (voir ci-dessus) :
-Marocains : 88, 4 % de 253.857 électeurs potentiels (dont 219.288 naturalisés).
-Turcs : 89,2 % de 138.978 électeurs potentiels (dont 120.019 naturalisés).

Malgré une belle performance italienne, on constate donc que le taux de mobilisation des populations allochtones musulmanes est particulièrement élevé. Et si l’on fait coïncider cette réalité avec le fait que les électeurs de Bruxelles seront, pour ce 14 octobre, constitués de 2/3 d’allochtones, on peut aisément imaginer l’importance que revêt désormais le vote musulman dans cette ville-région, capitale de l’Europe qui n’intéresse que peu les Européens qui pourtant y habitent, et capitale d’une Belgique désertée massivement par ses habitants de souche. Aussi ne sommes-nous plus bien nombreux, vous l’aurez compris, à « garder le phare », d’autant que parmi ceux qui restent, on en trouve à présent pour faire la sortie des mosquées et pour arpenter les trottoirs de l’avidité électoraliste, et ce à un point tel qu’un échevin guinéen, socialiste et musulman s’est dit lui-même écœuré par le racolage électoral dans les mosquées, pratiqué par les principaux partis, y compris le sien : « Je suis écœuré. On dit que la Belgique est un pays laïc. Je suis musulman pratiquant, marié à une femme qui est laïque. Aujourd’hui les hommes politiques font une récupération de l’islam lorsque ça les arrange. Quand les élections arrivent, on se sert des musulmans dans les mosquées avec la complicité de certains imams qui disent : voici un parti politique pour les musulmans. Je trouve ça scandaleux ! » (« Stop au racolage dans les mosquées », interview de Béa Diallo par Nathan Gonze, DH.be, 5/09/2012).

Nous aussi. Et plus encore.

Édouard Tressalec