Des vaches, des chevaux et du bon usage des citations trouvées sur Internet - Par Flavien Blanchon

Des vaches, des chevaux et du bon usage des citations trouvées sur Internet – Par Flavien Blanchon

Les plaisanteries de Jean-Marie Le Pen ne m’ont pas toujours fait rire, mais elles ne m’ont jamais choqué. Ce qui m’amuserait, ce serait plutôt – si elle n’était pas tellement prévisible – la grande scène de vertu indignée que jouent à chaque fois nos bien-pensants. Dernière indignation en date, celle qu’a déchaînée la boutade de samedi – la « saillie sulfureuse » disent les médias du système – sur le droit du sol, selon lequel « une chèvre née dans une écurie serait un cheval ».

Le très antiraciste Laurent de Boissieu, journaliste politique à La Croix, est pourtant un peu sorti du troupeau en déclarant qu’il s’agissait d’« une reprise de Montesquieu (mais qui parlait de vache et non de chèvre) ». Timeo Danaos…(1) Il faut toujours se méfier des journalistes du système.
Certains sites dits de la réacosphère n’ont pas résisté à la tentation de reprendre l’affirmation : « Comme l’a relevé Laurent de Boissieu, journaliste politique à La Croix, la formule n’est pas de Le Pen mais de Montesquieu, esprit supposé “éclairé” s’il en est, qui, dans son œuvre majeure, L’Esprit des lois (1748), avait écrit : “Le droit du sol est l’absurdité qui consiste à dire qu’un cheval est une vache parce qu’il est né dans une étable.”. Des personnes bien intentionnées se donnent désormais à cœur de répandre cette découverte sur tous les sites des grands journaux : « je cite Montesquieu qui avait vu claire [sic] 200 ans avant notre ère [ !] », peut-on lire dans un commentaire du Figaro.

Il est pourtant aisé de vérifier, par exemple en utilisant la base Frantext, que Montesquieu n’a jamais écrit cette phrase, ni même rien qui y ressemble. Il n’a même jamais traité du droit du sol, ni dans L’Esprit des lois ni nulle part ailleurs. Le livre XXIII de L’Esprit des lois (« Des lois dans le rapport qu’elles ont avec le nombre des habitants ») souligne les dangers de la dénatalité (« Le mal presque incurable est lorsque la dépopulation vient de longue main, par un vice intérieur et un mauvais gouvernement »), mais n’envisage comme remède que l’accroissement naturel, tant la notion d’une immigration massive en France et en Europe était tout simplement impensable au temps de Montesquieu : « l’Europe est encore aujourd’hui dans le cas d’avoir besoin des lois qui favorisent la propagation de l’espèce humaine ».

La prétendue citation sur le cheval et la vache semble remonter, ou du moins devoir son succès, à une ancienne version de l’article « Droit du sol » de l’encyclopédie Wikipedia. Jusqu’en juillet dernier, on y lisait en effet : « Dans l’Esprit des Lois, Montesquieu disait: “le droit du sol est une aberration qui consiste à appeler Vache un Cheval qui est né dans une étable” ». La citation ne figure plus dans la version actuelle, un rédacteur étant intervenu pour la supprimer « après vérification directe dans le livre ».

Quelle est donc la généalogie de cette formule ? On trouve souvent cité en anglais un mot qu’aurait eu le duc de Wellington, le vainqueur de Waterloo, né à Dublin dans une famille d’origine anglaise, en réponse à quelqu’un qui le traitait d’Irlandais : « To be born in a stable does not make a man a horse », « être né dans une étable ne fait pas d’un homme un cheval ». Comme la plupart des mots historiques, celui-ci est presque certainement apocryphe (l’Oxford Dictionary of quotations le cite comme un proverbe anonyme du début du XIXe siècle, mais il exprime bien l’attitude des grands propriétaires anglo-irlandais protestants, colonisateurs et fiers de l’être, à l’égard des Irlandais de souche.

À la fin du XIXe siècle, dans un article médical américain, traduit en français dans les Archives de l’anthropologie criminelle et des sciences pénales (7, 1892, p. 89 ), on peut lire : « Je ne suis ni monogéniste ni polygéniste, quoique je sache fort bien que certains esprits, en matière ethnologique, ne peuvent délivrer leurs esprits d’abstractions telles que les distinctions politiques ou les limites géographiques, au point que l’être né dans une écurie serait volontiers pour eux, et par cela même, ni plus ni moins qu’un cheval. Nous n’oublions pas que la postérité d’un Anglais et d’une Anglaise transplantés en Afrique, gardera indéfiniment la caractéristique ethnologique de la race Anglo-Saxonne, et que les descendants… » – mieux vaut arrêter là la citation : les directeurs de cette revue, grands médecins officiels de la IIIe République, ont des rues à leurs noms dans plusieurs villes de France, et je ne voudrais pas les leur faire perdre.

Plus récemment, le comédien populaire Bernard Manning – que son type d’humour très politiquement incorrect avait rendu abominable aux middle classes libérales et fait à peu près bannir de la télévision –, disait régulièrement dans ses spectacles, à propos des immigrés : « Ils pensent qu’ils sont Anglais parce qu’ils sont nés ici. Cela veut dire que, si un chien est né dans une étable, c’est un cheval ». Une variante était, paraît-il : « Ce n’est pas parce qu’un âne est né dans une étable qu’il est un cheval ».

Voilà donc le cheval trouvé mais il manque encore la vache. Pour voir apparaître l’un et l’autre, et à propos de droit du sol, j’ai bien peur qu’il ne faille remonter à un débat au Reichstag en mars 1895, où un député poméranien, en conclusion d’un long discours, s’écrie : « Permettez-moi de prendre une comparaison familière : un cheval qui est né dans une étable à vaches n’est pas pour autant une vache ». Il vaut mieux laisser le contexte sous la double protection de l’allemand et de l’écriture gothique… Pour ceux qui feront l’effort de lire l’original des Reichstagsprotokolle, le principal intérêt d’un discours au reste très daté est la nette distinction qu’il fait avec les immigrés européens, polonais, russes, français ou danois, qui s’assimilent parfaitement en trente ou quarante ans, « et dont les petits-enfants ne se distingueraient absolument plus des Allemands, n’était la consonance étrangère de leur nom ». C’est pourtant un des lieux communs favoris de la pensée unique que l’actuelle immigration non-européenne pose ni plus ni moins les mêmes problèmes, et suscite ni plus ni moins les mêmes inquiétudes, que le faisait l’immigration intra-européenne à la fin du XIXe siècle.

Quelles morales tirer de cette édifiante histoire ? Qu’il ne faut pas croire tout ce qu’on lit sur Internet. Que les journalistes politiques du système, qui daubent volontiers sur l’inculture de « l’extrême droite », n’ont pas beaucoup lu Montesquieu. Peut-être aussi que, pour parler d’immigration, il vaut mieux éviter les métaphores zoologiques. Elles ont le mérite, sans doute, d’illustrer la démence de l’actuel code de la nationalité. Mais on ne manque pas, contre le droit du sol, d’arguments d’un autre niveau, en termes d’identité ethno-culturelle. Comme le dit (vraiment) L’Esprit des lois, « les femelles des animaux ont à peu près une fécondité constante. Mais, dans l’espèce humaine, la manière de penser, le caractère, les passions, les fantaisies, les caprices, l’idée de conserver sa beauté, l’embarras de la grossesse, celui d’une famille trop nombreuse troublent la propagation de mille manières ». Aussi la survie biologique d’un peuple est-elle inséparable de sa survie culturelle.

Flavien Blanchon

(1) Timeo Danaos et dona ferentes. Que l’on peut traduire librement par “Méfiez-vous de vos ennemis même quand ils vous font des cadeaux”, en rapport avec le cheval laissé par les Grecs lors du siège de Troie.

Crédit photo : Olnnu via Wikipédia, domaine public.