Go-fast : le maillon faible du business des banlieues

Go-fast : le maillon faible du business des banlieues

Le trafic de drogues représente 80 % de l’économie informelle des banlieues. Mais pour jouir tranquillement de leur « business », à l’abri dans les cités, les trafiquants doivent d’abord convoyer la marchandise depuis l’Espagne ou les Pays- Bas. Les « go-fast », de puissants convois de grosses cylindrées, jouent alors un rôle clef. C’est aussi durant cet acheminement à hauts risques que la police a le plus de chance de neutraliser les malfrats.

Coups de projecteurs illuminant la nuit, hurlements, coups de feu, crissements de pneus, dérapages de gros ses cylindrées: cette scène d’interpellation d’un « go-fast » pourrait sortir d’un film d’action hollywoodien. Sauf qu’elle a eu lieu pour de vrai, le 7 septembre, sur l’autoroute A10, près de Tours, en Indre-et-Loire, et qu’elle illustre de manière violente les méthodes d’une nouvelle génération de criminels prêts à tout pour s’assurer la maîtrise du marché de la drogue en France.

La technique du go-fast consiste, pour une bande organisée, à former un convoi de plusieurs véhicules pour acheminer, rapidement et souvent en grandes quantités, des produits stupéfiants jusqu’à un « grossiste », chargé de la redistribuer jusqu’au consommateur. Ainsi que le souligne David Cugnetti, de la Direction des opérations douanières, « la détermination des trafiquants rend particulièrement périlleuse toute intervention des forces de l’ordre. Il faut donc particulièrement bien préparer les interventions ».

Cette nuit-là, vers 2 heures, tandis que trois voitures remontent à plus de 200 km/heure « l’autoroute de la drogue » – ainsi surnommée car l’A10 relie l’Espagne à la région parisienne –, une trentaine d’agents des douanes se mettent en embuscade au péage de Tours La Monnaie.

Vers 3 heures, le signal d’alarme est donné par un coup de fil venu du QG de la Direction des opérations douanières, où le « go-fast » est suivi en temps réel grâce à la géolocalisation des téléphones portables des trafiquants mis sur écoute. A l’arrivée de la voiture « ouvreuse », qui avance en éclaireur, tout semble calme. Mais au moment où débarque la voiture « porteuse », qui transporte le chargement, les agents surgissent, cagoulés, armés de pistolets mitrailleurs ou de fusils à pompe, gueulant leurs ordres aux voyous: « Bouge pas! Garde les mains sur le volant! » La troisième voiture, qui « sécurise » le convoi grâce à un armement lourd, comprend que l’affaire est mal engagée. Faisant rugir le moteur, son chauffeur amorce un demi-tour à 180° pour sortir de la nasse et s’engage à contresens sur l’autoroute. Mais le piège s’est refermé: un camion de la douane bloque le passage. Seul un trafiquant parvient à passer, à pied, entre les mailles du filet.

En tout, les douaniers mettent la main sur 710 kg de résine de cannabis conditionnés dans 23 « valises marocaines » – comme on appelle les sacs de toile emballant les paquets de hasch venus du Maroc via la Méditerranée (image ci-dessous).

Go-fast : le maillon faible du business des banlieues

Les lascars ont succédé au « gangstérisme de papa »

En 2011, plus de 30 tonnes de cannabis ont été saisies. Les criminels arrêtés sont généralement jeunes, sans lien établi avec le crime organisé et… d’origine immigrée.

Ainsi que le notent les criminologues Alain Bauer et Christophe Soullez dans leur récente Histoire criminelle de la France (éd. Odile Jacob), depuis le milieu des années 1990, les bandes de cités – composées de caïds âgés de 25 à 30 ans, prêts à tout pour gagner un maximum d’argent en un minimum de temps – ont remplacé le grand banditisme « de papa »: « Au milieu des années 1980, la consommation de cannabis se banalise. La côte espagnole, qui n’est pas très éloignée des lieux de production (la région du Rif marocain), est toute destinée pour être le réservoir de cette nouvelle marchandise. [Dix ans plus tard], si certaines bandes des cités sont déjà parties prenantes du trafic, en s’occupant notamment de la revente, elles s’imposent lentement aux niveaux intermédiaires et supérieurs des réseaux, jusqu’à rivaliser ou s’associer avec le Milieu traditionnel. » Ces « lascars » mettent en place de véritables supermarchés de la drogue. En Ile-de-France, à la cité des Canibouts à Nanterre, dans celle du Luth à Gennevilliers, dans les quartiers nord d’Asnières-sur-Seine ou encore à Sevran, l’économie souterraine s’installe, s’organise et se structure. Souvent au prix d’une multiplication des règlements de comptes, d’enlèvements ou d’exécutions sur fond de trafic de drogues, comme ces dernières années à Lyon, Grenoble ou Marseille.

L’effondrement du crime organisé traditionnel, aux mains de quelques « grandes familles », a eu pour conséquence d’atomiser la criminalité et de favoriser l’émergence d’une multitude de gangs ethniques, qui ont pris le contrôle du trafic de stupéfiants – de l’importation marocaine à la vente directe, en France et en Europe.

Kalachnikovs et chiens d’attaque

Le « deal » est un marché de plus en plus organisé, au sens commercial du terme. Il implique des rabatteurs pour les clients, des vendeurs (« charbonneurs »), des coursiers, des « nourrices » chargées de conserver la marchandise, des semi-grossistes, et des guetteurs – les fameux « chouffeurs » de cités –, qui donnent l’alarme à l’approche de la police.

La violence, l’utilisation croissante d’armes à feu et de chiens d’attaque, la concurrence impitoyable entre dealers et la montée en flèche des attaques organisées contre les forces de l’ordre sont devenues « les éléments d’une volonté de sanctuarisation de certains territoires au profit des trafiquants ». Ces derniers sont aussi capables de s’acheter sou tiens ou neutralité par la rémunération de petits auxiliaires… vo ire de policiers! Ainsi que l’avouait la semaine dernière dans « Minute » Xavier Lemoine, maire de Montfermeil, les bénéfices du trafic de drogues irriguent parfois toute une cité !

Selon l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies, il existe en France plus d’un million de fumeurs réguliers de cannabis. Pour alimenter ce chaland et réduire les risques, David Weinberger, chercheur de l’Institut des hautes études de la sécurité et de la justice, nous apprend que « des groupes criminels transnationaux se sont lancés dans la culture de cannabis en intérieur (indoor), concurrençant durement l’hégémonie de la résine marocaine ». Il faut dire que la « sinsemillia » ou « skunk » – une « herbe » génétiquement modifiée dans des laboratoires néerlandais ou polonais – contient de 25 à 30 % de THC (tétrahydrocannabinol, le principe stupéfiant), là où la résine marocaine, naturelle ou faiblement traitée, se situe entre 2 et 10 %.

Face à cette concurrence, les trafiquants issus des filières marocaines multiplient les règlements de compte avec la concurrence, se reconvertissent dans l’indoor

Ou passent à la gamme supérieure, avec la cocaïne et les drogues de synthèse, dont le trafic est plus risqué, mais infiniment plus rentable, grâce à une masse plus réduite et un prix plus élevé que la résine de cannabis.

Go-fast naval et aérien

Go-fast : le maillon faible du business des banlieues

Un hélicoptère d’Europol, la police européenne, pourchasse un go-fast naval transportant de la drogue depuis le Maroc vers la côte espagnole

Là encore, le go-fast, aérien ou naval, est la pièce centrale du dispositif. Ainsi que le relevait récemment « Minute » (n° 2576), les voyous maghrébins s’associent avec des gangs de « Blacks », spécialisés dans la cocaïne grâce aux liens familiaux qu’ils ont gardés dans certains pays d’Afrique ou des Antilles, devenues les plaques tournantes du trafic.

Les cargaisons de coke peuvent passer directement d’Amérique en Europe par bateau, sous-marin ou avion. Mais le plus souvent, selon Antonio Maria Costa, directeur de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), « la drogue est transportée vers les pays ouest-africains, qui constituent la plaque tournante du trafic à destination du Vieux continent. »

La cocaïne, divisée en petits lots, est confiée à des « mules » qui, en échange de 1000 euros, se remplissent les intestins de petits paquets de poudre et tentent de passer les frontières. Une bonne moitié du trafic, lui, passe par le ventre des cargos: la police estime à 240 tonnes le volume de cocaïne arrivant par mer chaque année en France, depuis les pays d’Afrique de l’Ouest (Sénégal, Guinée-Bissau, Cap Vert). Le reste arrive chez nous via les pays du Maghreb. Pour faire remonter la poudre vers l’Europe, les filières du cannabis marocain s’imposent naturellement, notamment grâce aux liens familiaux existant de part et d’autre de la Méditerranée. De petites vedettes, très rapides, bourrées de « valises marocaines » parfaitement hermétiques, traversent la mer en pleine nuit. Par fois, elles sont remplacées par des hélicoptères volant au ras de l’eau, pour échapper aux radars.

Lorsqu’une cargaison de drogue arrive sur une côte européenne, elle est rapidement prise en mains par d’autres trafiquants. C’est là qu’interviennent à nouveau les bons vieux go-fast du plancher des vaches, qui, une fois chargés de « came », repartent à grande vitesse vers leurs cités, où la drogue est dis tribuée aux petits dealers qui l’achètent « au cul du camion », devant les cages d’escaliers, avant de la revendre en ville.

Pour venir à bout du phénomène des go-fast, maillon faible autant que véritable clef du trafic de drogues européen, l’OCRTIS (Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants) a multiplié les techniques d’intervention. Le but est d’immobiliser ces convois sauvages, dont les chauffeurs sont de véritables as du volant, généralement surarmés et bourrés d’amphétamines pour pouvoir conduire à fond plus d’une dizaine d’heures d’affilée.

Incapables de gagner à la course avec ces fous furieux, dans l’impossibilité de mettre en danger la vie des automobilistes roulant aux alentours, la police a testé la méthode dite du « bouchon », qui consiste à créer un faux embouteillage afin d’y coincer les trafiquants. La gendarmerie, qui fait systématiquement appel au GIGN, n’a pas hésité, l’an dernier, à simuler un carambolage géant sur la route! De leur côté, les trafiquants tentent de toujours garder un coup d’avance : les voitures volées font partie du B. ABA, tout comme les fausses plaques d’immatriculation. Les plus prudents multiplient les téléphones mobiles ou ne s’en servent que pour une seule opération. Les plus branchés disposent de brouilleurs d’ondes, pour échapper aux écoutes ! D’autres agissent en pères tranquilles, pour ne pas se faire repérer par les radars: une méthode que les trafiquants ont eux-mêmes baptisée… go-cool ! Ils roulent dans de petites voitures, en costume-cravate ou déguisés en touristes, respectant strictement les limitations de vitesse. La cargaison est dissimulée dans des caches astucieusement aménagées, au point que seul un désossage complet ou la présence de chiens renifleurs permet de détecter la drogue. En avril, un faux couple a été attrapé en camping-car. Plus fort encore, en mars 2011, d’autres trafiquants avaient joué la carte du transport routier, en affrétant un poids lourd chargé de 7 tonnes de cannabis! Intercepté sur l’autoroute A4, en Seine-et-Marne, il s’agit de la plus grosse prise jamais effectuée en France… Pour l’instant.

Patrick Cousteau

Article de l’hebdomadaire “Minute” du 12 septembre 2012 reproduit avec son aimable autorisation. Minute disponible en kiosque ou sur Internet.

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