L’application qui rend le mariage homo (presque) sympathique Comment, vous n’êtes pas encore sur Grindr ?

L’application qui rend le mariage homo (presque) sympathique – Comment, vous n’êtes pas encore sur Grindr ?

Il serait temps de se mettre à la page. Il faut vivre avec son époque, surtout quand elle est aussi magnifique que la nôtre, comme le clame « Les Inrockuptibles » à longueur de pages. Comme tous les étés, le journal des technobeaufs qui se croient branchés a pondu un numéro « spécial sexe » en août. L’immobilier, le classement des hôpitaux, l’influence des francs maçons, à chacun son marronnier.

L’application qui rend le mariage homo (presque) sympathique Comment, vous n’êtes pas encore sur Grindr ? Contrairement aux apparences, le leur est aussi sinistre et convenu que les autres. Du moment que ça baise « original » (mais de préférence un peu crado quand même), « Les Inrocks » applaudissent. Il y a quelques mois une « blogueuse libertine » pondait un papier pédagogique sur les boîtes échangistes, donnant des conseils aux amateurs, et notamment celui-ci, véritable perle rare: « Le conseil pratique, c’est de ne pas trop vous attarder sur les visages, histoire de ne pas exagérément “humaniser” ces partenaires d’un soir. Il s’agit de corps ». Remplacez « partenaires » par « prisonniers » et vous avez la prose d’un kapo de camp de concentration. L’humanisme des « Inrocks » ne résiste pas à la partouze.

Ce coup-ci, le torchon du banquier Pigasse, qui vient de nommer Audrey Pulvar à la direction éditoriale, s’extasie sur la « Baie des cochons », la plage « libertine » du Cap-d’Agde où des couples « s’aiment en public et assouvissent leur désir d’exhibitionnisme devant une cohorte de voyeurs à l’affût ». Et le journal rebelle de s’extasier devant des tordus, vieillards pour la plupart, « en semi-érection permanente », qui se tirent péniblement le haricot! Un peu plus loin, c’est une femme qui se fait « éjaculer sur le visage par une dizaine de types », puis une vieille dégénérée, « âgée d’au moins soixante-dix ans (qui) ouvre les cuisses en grand et entreprend de se caresser pour le plaisir d’un mateur (…) ». Du Jérôme Bosch ! Le tout parsemé de citations du pauvre Houellebecq, présenté comme le grand thuriféraire de la partouze, lui qui vomit précisément cette humanité-là. Un lecteur distrait pourrait croire à un reportage dans les carcasses de Rungis, mais non, il s’agit de « libertins » pratiquant « le sexe décomplexé ». Attention, « Les Inrocks » ne sont pas que de vulgaires adorateurs du libertinage cassoulet, il y a de la conscience politique derrière tout ça. En effet, « dans le plus simple appareil, les étiquettes tombent vite, et les marqueurs sociaux s’estompent naturellement. C’est aussi le charme du Cap d’Agde ». Voici enfin une idée de gauche intéressante pour combattre l’inégalité sociale ! Prolos, faites vous empapaouter par vos patrons!

Mais revenons à nos moutons. Donc, vous n’êtes pas sur Grindr, tant pis pour vous. Grindr (en Une, copie d’écran de la page d’accueil du site) est une application géo-localisée, à télécharger sur son smartphone, qui vise à faciliter les rencontres entre homosexuels. Une fois l’application téléchargée, il suffit de créer son profil (pseudo, photo de soi « sauf les parties génitales », court texte de présentation et profil : célibataire, en couple, en « couple ouvert », etc.) et de se connecter. Les 200 utilisateurs géographiquement les plus proches de vous s’affichent alors sur Grindr. La suite, c’est un peu comme la ménagère qui choisit ses poireaux au marché. On sélectionne le(s) profil(s) intéressant(s) et on envoie des petits messages poétiques dans le genre: « passif cherche actif pour plan direct now ». L’étape supérieure n’est plus virtuelle; elle se déroule dans un parc, une cave ou un parking. Roulez jeunesse, copulez cadavre…

Créée en 2009 aux Etats-Unis, l’application cartonne: 1,5 million d’utilisateurs outre-Atlantique, 560000 en Grande-Bretagne, près de 300000 en France. 7 millions de messages sont envoyés par ce biais toutes les 24 heures. Evidemment, Grindr ne présente pas les mêmes intérêts selon que vous vous trouvez au cœur du Marais à Paris ou avenue du général De Gaulle à Vesoul. Là, vous risquez bien (du moins l’espère-ton) d’être l’unique utilisateur à dix kilomètres à la ronde. « Le Monde » qui y a consacré une page éblouie début août estime que l’application est « très pratique » même si elle comporte un problème: elle rend « accro » des dizaines de milliers d’homosexuels qui y passent en moyenne une heure et demie par jour et dont certains sont connectés en permanence. « L’appli correspond à un besoin de consommer immédiatement et de rester dans le superficiel », explique un jeune homo de 24 ans. « Il y a un côté mécanique qui rend les choses très simples », ajoute un autre. Quand le sexe mécanique et la consommation superficielle sont aussi tranquillement revendiqués comme des buts à atteindre, il semble qu’il n’y ait plus grand-chose à dire.

A la fin de son livre L’Abîme se repeuple (éd. de l’Encyclopédie des nuisances), J’aime Semprun estimait que la véritable question aujourd’hui n’était plus: « Quel monde allons-nous laisser à nos enfants? », mais « A quels enfants allons-nous laisser le monde? » C’est en effet une sérieuse question.

La Chronique de Julien Jauffret

Article de l’hebdomadaire “Minute” du 5 septembre 2012 reproduit avec son aimable autorisation. Minute disponible en kiosque ou sur Internet.

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