Les soldats de papier : Charuel ressuscite Chanal en Bretagne

Les soldats de papier : Charuel ressuscite l’adjudant-chef Chanal en Bretagne

04/09/2012 — 08h00
COËTQUIDAN (NOVOpress Breizh) — Les soldats de papier (Albin Michel, 21,90 €) est une histoire de SM (on comprendra au choix sécurité militaire ou sado-masochisme : les deux fonctionnent) qui occupe quelques jours de l’automne 1992 et a pour épicentre le camp militaire de Coëtquidan (défilé des Saint-Cyriens ci-dessus). Plusieurs appelés ne sont pas rentrés de permission. Geoffroy de La Roche, psychologue et lieutenant de réserve est chargé d’enrayer l’épidémie de désertions.

Il découvre vite que les disparus ont en fait été victimes d’un serial killer (à cause de la description un peu complaisante des scènes de séquestration, de viol et de torture, ce livre n’est pas à mettre entre toutes les mains). Le héros s’engage dans une enquête non désirée par la hiérarchie militaire, arc-boutée sur la thèse des désertions ; bientôt, sa propre vie est en danger, les morts se multiplient autour de lui. Il finit par découvrir la vérité sans parvenir à faire arrêter à temps l’assassin sadique – un sous-officier de Coët. Il le retrouvera un peu plus tard du côté de Sarajevo en pleine guerre civile et ne devra la vie qu’à un rebondissement miraculeux.

L’intrigue n’est pas totalement convaincante. Non qu’elle soit invraisemblable : elle est directement inspirée de la célèbre affaire des « disparus de Mourmelon ». Dans les années 1980, un sous-officier de ce camp militaire, Pierre Chanal, avait assassiné huit jeunes hommes, dont six appelés. Mais si l’armée n’avait pas envie que la justice fourre son nez dans une telle affaire, aurait-elle davantage eu envie de faire appel à un psy ? Les invraisemblances ne manquent pas dans le roman. Ainsi entre son arrivée à Rennes le 13 octobre à 23 heures (p. 198) et sa visite au général Chastaing de Lesgrée le 14 octobre à 8h30 (p. 228), Geoffroy a le temps d’interroger en détail Selma, mère d’un disparu, puis Jean-Claude, patron de bar, de faire longuement l’amour à Selma puis de gésir plus de trois heures à ses côtés, de retourner à Coët, de passer à son logement, de repartir pour Beignon, de marcher deux bons kilomètres dans la nuit et sous la neige (en Bretagne un 14 octobre !) vers un terrain d’exercice à balles réelles, de se chamailler avec un sous-off, puis un second, de voir ce dernier se faire tuer devant lui, de participer à une heure d’engueulade autour du cadavre, de raccompagner celui-ci à l’infirmerie, de présenter une première explication au général et de rédiger un rapport circonstancié de deux pages…

Pourtant, ce livre où les maladresses ne manquent pas empoigne son lecteur à la manière d’une tragédie antique. Les personnages obéissent à un destin qu’ils acceptent à contrecœur ou qu’ils refusent sans pouvoir y échapper. En toile de fond du récit, l’armée apparaît comme une institution tragique écartelée entre ambitions carriéristes, pulsions humaines et rêves de grandeur. La nature sauvage et blessée du camp de Coëtquidan est évoquée à grands traits bruts (il y a aussi un assassinat maquillé en suicide dans le Val sans retour et, suggérée au passage, une décapitation dans l’église de Tréhorenteuc). De Rennes, en revanche, l’auteur ne décrit guère que les bistros.

Directeur du service photo de Valeurs Actuelles, Marc Charuel, connaît son sujet : il a fait les EOR à Coëtquidan et a côtoyé les militaires pendant une carrière de reporter photographe qui l’a conduit sur des champs de bataille du monde entier. Cette expérience lui a inspiré trois livres antérieurs, L’affaire Boudarel (1991), Putain de guerre (1993) et Les Cercueils de toile (1998). Les soldats de papier est son deuxième roman après Le Jour où tu dois mourir (2011), consacré à un sujet encore plus sombre s’il se peut, les « snuff movies », films de torture et de meurtre.

Le héros de ce thriller très noir, on l’a dit, se nomme Geoffroy de La Roche. Ce n’est pas un hasard. Ce nom vous rappelle quelque chose ? Comme le note l’aumônier Kernaudec, l’un des personnages attachants des Soldats de papier, c’est celui d’un des héros du Combat des Trente, côté breton. L’un des vingt-neuf compagnons de La Roche s’appelait Even Charuel. Sans doute n’est-ce pas un hasard non plus.

François Kernan

Crédit photo : Adrien Marquette/Wikipédia sosu licence CC.