MEMORABLES 1 – Les classiques de la culture européenne

MEMORABLES 1 – Les classiques de la culture européenne

Ce qui est mémorable est « digne d’être conservé dans les mémoires des hommes » dit Le Robert. Celle des Français, en ce début de siècle, semble de plus en plus courte. Dans le seul domaine littéraire, des auteurs tenus pour majeurs par des générations de lecteurs sont tout simplement tombés aux oubliettes. Pas seulement des écrivains anciens, de l’Antiquité, du Moyen Age, de la Renaissance ou des Temps modernes mais aussi des auteurs proches de nous, disparus au cours du XXème siècle.

Cette suite de recensions se propose de remettre en lumière des textes dont tout « honnête homme » ne peut se dispenser. Ces choix sont subjectifs et je les justifie par le seul fait d’avoir lu et souvent relu ces livres et d’en être sorti enthousiaste. Ils seront proposés dans le désordre, aussi bien chronologique que spatial, de manière délibérée. A vous de réagir, d’aller voir et d’être conquis ou critique. En tout cas, bonne lecture !

* THOMAS HARDY, LE MAIRE DE CASTERBRIDGE.

Thomas Hardy (1840- 1928) (photo en Une) est un bon exemple d’écrivain oublié. L’adaptation que fit Roman Polanski d’un de ses romans, « Tess d’Uberville » (1891) ne le remit pas en avant. Il est vrai que le « Tess » de Polanski (1979) ne valait que par ses « images splendides, trop soignées » selon Jean Tulard qui ajoute que le cinéaste était passé à côté de l’univers de Hardy car il lui était « totalement étranger ».

Comme Charles Dickens (1812-1870), George Eliot – pseudonyme de Mary Ann Evans – (1819-1880), John Ruskin (1819-1900) ou encore Charles Darwin (1809-1882), Hardy est une figure majeure de la vie littéraire et intellectuelle sous la reine Victoria. Mais il en est aussi le cadet et de ce fait il vit dans un contexte différent. Couronnée impératrice des Indes en 1876, Victoria meurt en 1901 après 64 ans de règne ! Elle laisse un pays au faîte de sa puissance mais en fait tout proche de son déclin précipité par la saignée du premier conflit mondial.

Les écrivains qualifiés de « victoriens » affichent autant de dissonances que d’unité de ton. Mais ils ont en commun un regard critique sur l’essor du premier capitalisme mondialisé, des ravages qu’il commet sur la société britannique. Ils montrent une société fortement inégalitaire, dominée par une classe dirigeante (presque une caste) qui affiche sans complexe les signes extérieurs de sa domination. Tout cela bien exposé par Friedrich Engels qui à la différence de son compère Karl Marx savait de quoi il parlait. La vieille et « joyeuse » Angleterre laisse la place aux concentrations industrieuses et cette mutation révulse des hommes comme Thomas Hardy.

Beaucoup de « victoriens » se refugient dans un passé idéalisé. Le critique d’art John Ruskin parraine le courant préraphaélite qui illustre avec plus ou moins d’audace les racines celtiques ou nordiques des peuples britanniques. Hardy est d’abord un provincial, attaché viscéralement à son comté du Dorset, un territoire à l’entrée de la Cornouaille, resté très rural. Il vit à Dorchester, une petite cité épargnée par l’emprise industrielle, avec des racines protohistoriques et romaines palpables. Un cadre de vie rêvé pour ses récits romanesques dont la trame est celle de la tragédie grecque. Il a peu voyagé, juste en Europe et n’a fréquenté Londres que contraint et forcé. Hardy se considérait d’abord comme un poète lyrique mais cette part de son œuvre a vieilli et de toute façon souffre de la traduction. En revanche, Son cycle du Dorset garde toute sa force d’évocation : « Le Retour au pays natal » (1878), « Le Maire de Casterbridge » (1886), « Les Forestiers » (1887, « Tess d’Uberville » (1891) et « Jude l’Obscur » (1895).

MEMORABLES 1 – Les classiques de la culture européenne A choisir, je suggère « Le Maire de Casterbridge » sous-titré « Histoire d’un homme de caractère ». C’est l’histoire d’un homme marqué à vie par un acte aussi absurde que cruel : journalier agricole à bout de ressources, il cède sa femme à un marin contre cinq guinées. L’intéressée se soumet et part avec son acquéreur. Débarrassé, le botteleur Henchard s’établit à Casterbridge (Dorchester) et y fait fortune dans le commerce des grains avant d’en devenir le maire. Mais il reste marqué par le geste qui est à l’origine de son ascension sociale. Il lui revient en pleine face et il lui faut déterminer le parti à prendre. Mais Henchard est devenu un homme d’honneur et de principes. Il veut réparer et retrouver sa dignité. Pourtant, de fil en aiguille, il sera le grand perdant. Ce qui ne se raconte pas ici car ce roman a la structure d’un mélodrame, parfaitement maîtrisé, avec une fin « morale » et triste.

On peut craindre le pire et s’attendre à un livre édifiant baignant dans un moralisme expiatoire. Sauf que Hardy, très familier de la Bible, est aussi un agnostique, teinté de panthéisme qui répudie toute transcendance, lui préférant l’immanence, la soumission au réel. Il est aussi très proche des tragiques grecs et son idée du « fatum » y puise directement.

La « nature » et plus encore le cadre historique jouent un rôle prégnant. Ses héros sont inscrits et évoluent dans un univers court, familier, qui façonne leur identité. Ainsi, lorsque Henchard retrouve sa femme qu’il croyait morte, il choisit les ruines de l’amphithéâtre romain de Casterbridge. Le lieu fascine et hante la vie des habitants depuis plus de seize siècles :

« Mélancolique et suggestif, dans sa solitude, facilement accessible pourtant de tous les coins de la ville, le Cirque était un lieu favori de rendez-vous pour des rencontres furtives. Des intrigues s’y nouaient, des réconciliations s’y tentaient, à la suite de dissentiments et de haines. Mais les plus fréquents des rendez-vous, ceux des amants heureux, s’y donnaient rarement.

(…) des vieillards racontaient qu’à certains moments de l’été, des gens, assis en plein jour dans l’arène, lisant ou sommeillant, voyaient, en levant les yeux, les pentes couvertes d’une légion de soldats d’Hadrien, qui semblaient contempler un combat de gladiateurs ; ils entendaient le tonnerre de leurs voix ardente ; le spectacle durait une seconde seulement, comme un éclair, et s’éclipsait. »

La leçon de vie instillée par Hardy vaut pour ceux qui survivent aux épreuves et atteignent un âge avancé. Ainsi fait-il dire à son héroïne Elisabeth-Jane :

« Quand les joyeuses et brillantes émotions des premiers temps de son mariage se furent résolues en une calme sérénité, elle sut utiliser les ressources de sa nature généreuse, en faisant part aux êtres moins favorisés qui l’entouraient d’un secret que la vie lui avait enseigné, pour rendre supportable une condition médiocre ; ce secret consistait, d’après elle, en un habile grossissement, à l’aide d’une sorte de microscope mental des mille petites joies communes à tous ceux qui ne souffrent pas positivement ; de telles joies, ainsi considérées, ont sur l’existence une action tonique presque aussi prononcée que des intérêts plus vastes, mais traités à la légère. »

Et Thomas Hardy de conclure par son truchement :

« Forcée de se ranger parmi les heureux de ce monde, elle s’étonnait toujours de la persistance de l’imprévu dans la vie, car celle qui avait atteint dans sa maturité à une paix aussi parfaite, était celle à qui la jeunesse avait paru enseigner que le bonheur n’est qu’un épisode accidentel dans un drame fait tout entier de douleur. »

* Le Maire de Casterbridge, Folio 1603, 1984. La traduction de Philippe Neel date de 1957.
Jean-Joël Bregeon pour Novopress Breizh