"Body hacking" : hacker son corps, c’est possible

“Body hacking” : hacker son corps, c’est possible

29/08/2012 – 15h00
PARIS (NOVOpress) — En cette période estivale dédiée à l’exposition de masse des corps au soleil, certains préfèrent rester dans leur garage pour expérimenter le body hacking. De quoi s’agit-il ? Non pas de transformer son corps du point de vue esthétique comme l’ont déjà fait des millions de gens sur la planète (implants dans les seins, les fesses, ablation de côtes), mais bien de lui donner de nouvelles fonctionnalités par l’ajout d’implants électroniques ou non. Si certains types d’implants en silicone sont déjà à la limite du body hacking, comme cette nouvelle mode californienne pour les femmes de se faire implanter de la silicone sous la voûte plantaire pour amortir les douleurs aux pieds liées au port continuel de talons hauts, le body hacking reste encore un phénomène marginal et underground.

Offrir de nouvelles possibilités au corps humain ?

Body hacking. Pirater son corps pour redéfinir l’humainCyril Fièvret y a consacré un livre passionnant : « Body hacking. Pirater son corps pour redéfinir l’humain » (Ed. FYP). Il nous livre la définition de ce phénomène : « Pour bien comprendre ce qu’est le body hacking, il faut avoir une vision claire de la signification de hacking. Qu’est-ce qu’un hacker, au sens informatique du terme ? C’est une personne qui cherche à avoir une maîtrise totale des outils qu’il utilise – ordinateur, logiciel, téléphone ou autres –, pour en comprendre le fonctionnement profond et en n’hésitant pas à les modifier pour les adapter à ses besoins.

Le body hacking est la transposition de cet état d’esprit (certains diront “philosophie”) au corps humain. Ce dernier n’est plus vu comme une “machine” aboutie dont on doit subir les contraintes ou les limites, mais comme quelque chose sur lequel on peut agir, qu’on peut transformer, améliorer, notamment en lui ajoutant des composants externes.”

Il ne s’agit donc pas de modifications à visée esthétique ou médicale mais bien d’offrir de nouvelles possibilités au corps humain. Le livre de Cyril Fiévret rassemble donc un grand nombre d’exemples de ces pionniers du corps “amélioré”.

Le cas Kevin Warwick

Le plus basique en “body hacking” est l’implantation de puces sous-cutanées. En 1998, le chercheur Kevin Warwick est le premier à s’y essayer. Après l’implant d’une puce sous la peau et six semaines d’entraînement pour que son organisme (cerveau et muscles) se synchronise avec la puce, il a réussi à détecter des objets les yeux fermés, à faire bouger une main robotique à distance. Il a également par ce biais, créé un nouveau système de communication avec son épouse (elle portait un collier connecté à la puce de son mari, le collier changeait de couleur en fonction de l’état émotionnel et nerveux du mari). Kevin Warwick a ensuite convaincu son épouse de s’implanter elle aussi un capteur dans le bras, capteur relié à la puce du mari. Là encore, un système de communication – basique – a pu fonctionner : quand madame serrait le poing, monsieur recevait une impulsion.

Ces résultats, bien qu’encore rudimentaires, sont la préhistoire de fonctionnalités qui pourraient être développées à l’avenir. Kevin Warwick souhaite aller plus loin en implantant des puces directement dans le cerveau du couple. Pour l’instant sa femme a refusé d’aller aussi loin !

Extension du domaine de la puce

Will Smith et sa prothèse "robot" en guise de bras dans le film "I Robot"

Will Smith et sa prothèse “robot” en guise de bras dans le film “I Robot”. © DR

L’implantation de puces électroniques dans le corps humain n’est cependant plus de la science-fiction. Des entreprises commencent à se développer sur ce créneau : elles proposent d’implanter des puces qui conservent le dossier médical d’une personne ou les identifications des moyens de paiements. Elles ont profité des “opportunités” liées à la catastrophe Katrina pour se faire connaître, arguant du fait que le “puçage” des gens permettrait d’identifier plus facilement les cadavres.

L’armée américaine serait d’ailleurs en train de négocier un contrat avec la société Applied Digital pour remplacer les plaques d’identification des soldats par des puces (VeriChip). Si la société contemporaine semble réticente à la généralisation de cette pratique, les générations suivantes seraient nettement plus ouvertes : selon une étude britannique 8% des 13-19 ans et 5% des 25-40 ans sont déjà prêts à se faire pucer !

Si les puces sous-cutanées sont encore une chose relativement connue du grand public, certains vont plus loin. Notamment quelques artistes conceptuels : Waafa Bilal et son projet 3rdi qui consiste en l’implant d’un aimant sous la peau permettant de tenir une caméra derrière la tête pour filmer tout ce que voit “l’implanté” ; ou Neil Harbisson qui après avoir créé un mécanisme de transformation des couleurs en son, va se le faire implanter dans la tête en septembre prochain.

La mode en ce moment dans le tout petit monde des “body hackers” c’est l’implantation d’aimants dans les doigts pour ressentir de nouvelles sensations : “L’exemple des implants magnétiques est sans doute le plus parlant : des dizaines de témoignages attestent du fait que ce procédé permet de développer un nouveau sens, complémentaire des cinq sens habituels” (Cyril Fiévret).

Les progrès scientifiques permettent de remplacer les membres accidentés par des prothèses articulées

Les progrès scientifiques permettent de remplacer les membres accidentés par des prothèses articulées. © DR

Le prix du matériel baisse et devient abordable, donc cette tendance bien qu’encore très underground, se développe : forums et e-zines où les gens échangent conseils et expériences, banalisent le phénomène. Certains commencent même à envisager des cas d’amputations volontaires pour remplacer des membres ou des organes par des prothèses offrant plus de potentialités que le corps d’origine. “Imaginons qu’il existe un œil artificiel, permettant de filmer et de prendre des photos, permettant de voir parfaitement de jour comme de nuit, de zoomer à l’envie, et même de voir au travers des murs. Toutes ces technologies existent et on peut supposer que ce n’est qu’une question de temps avant qu’on sache les regrouper dans un appareil de la taille d’un globe oculaire.

Nul progrès sans régression ?

Si un tel appareil existait, permettant de décupler le potentiel d’un œil humain, n’y aura-t-il pas des individus pour choisir de remplacer leurs yeux humains par ces prothèses ? Cela paraît être une évolution logique : si des gens, par centaines de milliers, ont recours à la chirurgie pour le simple “plaisir” de modifier leur silhouette, pourquoi ne seraient-ils pas tentés de le faire pour pouvoir faire des choses qu’ils ne pouvaient pas faire avant ?” (Cyril Fiévret).

Cette hypothèse relève encore de la science-fiction. On peut toutefois reconnaître que cette dernière a souvent montré une capacité prédictive : ce que les hommes imaginent, ils finissent souvent par le réaliser.

Certains films ont bien sûr déjà abordé ces questions. On pense d’abord à Johnny Mnemonic adapté de la nouvelle éponyme de William Gibson : le personnage principal s’est modifié le cerveau en se faisant implanter des puces qui augmentent ses capacités de mémoire. Il sert donc de coursier pour des grands groupes industriels qui ne veulent pas faire circuler des informations confidentielles dans les réseaux informatiques. Bien évidemment tout cela va mal tourner, quand la pègre va voler les informations et par là même une partie de la mémoire “réelle” de Johnny. Pour rester dans le même registre, ExistenZ de David Cronenberg aborde aussi le sujet des “transhumains”. Dans ce film situé dans le futur, les gens se font implanter des bioports dans le dos. Ils peuvent ainsi se connecter à des créatures génétiquement modifiées qui leur permettent de vivre dans des mondes virtuels. Là aussi, cela va mal tourner. Un groupe terroriste opposé à la transhumanité prend le contrôle du système pour le faire dérailler.  Nous pouvons également citer brièvement I Robot, Matrix ou bien Repo Men, qui abordent d’une façon ou d’une autre l’amélioration des facultés physiques par le biais d’organes neufs, robotisés ou bien d’implants.

Il semble être trop tôt pour trouver des réflexions de fond quant au revers de la médaille du “body hacking” : et si les “body hackers” se faisaient hacker ? Que se passerait-il ? Dans le roman de Maurice.G.Dantec Grande Jonction, les hommes “hackés” sont victimes d’un virus qui les transforme en langage binaire, il est  transmis par un homme-machine représentation de l’antéchrist… Le développement de masse de ces technologies provoque donc… la fin du monde.

Un humain cybernétiquement modifié est encore un humain ? La frontière est ténue entre l’amélioration de capacités métaboliques et la robotisation de l’humain. Un cyborg est-il encore un Homme ? Ces interrogations sont au centre du courant littéraire cyberpunk (William Gibson, Maurice G. Dantec, Norman Spinrad, Richard Morgan, etc…). Avant de passer au transhumain, peut être faudrait-il commencer à s’interroger sur ce qu’est l’humain.

Spoutnik, pour Novopress

Image en Une : crédit DR. Novopress.