Alexandre Pougatchev était en mission

Alexandre Pougatchev était en mission

28/08/2012 — 12h00
PARIS (NOVOpress) — En politique, le hasard n’existe pas. Ou bien rarement. Que le fils d’un milliardaire russe tente à coup de millions de relancer un grand malade de la presse française pourra être qualifié de simple lubie par ceux qui ne se posent pas de questions.


Après tout c’est bien connu, les propriétaires des grandes fortunes aiment entretenir des danseuses. Et, dans ce registre, les journaux occupent toujours une bonne place : Le Point par François Pinault, Le Figaro par Serge Dassault, Libération par Edouard de Rothschild, Le Monde par le trio BNP (Pierre Bergé, Xavier Niel, Matthieu Pigasse), Le Journal du dimanche par Arnaud Lagardère… danseuse certes, mais également outil qui procure de l’influence et permet de faire passer des messages. Un citoyen lambda qui estime avoir quelque chose à expliquer au président de la république, lui écrira une belle lettre. Le patron d’une entreprise du CAC 40 procédera différemment : à chaque fois que les intérêts de son groupe seront concernés, un article exposant avec zèle son point de vue paraîtra dans « son » journal. A l’Elysée et à Matignon, on sait lire et on comprend vite. Le message est enregistré cinq sur cinq et, s’il le faut, le tir sera rectifié promptement. Le journal sert également à valoriser les politiques « amis » et à savonner la planche des politiques – ministres ou anciens ministres – dont le groupe a des raisons de se plaindre. Une décision défavorable dans l’attribution d’un marché public, par exemple, mérite sanction. Les gouvernants ont donc à tenir compte du pouvoir de nuisance dont disposent les grands patrons au travers de leur journal. Réalité encore plus forte lorsqu’il s’agit de TF1, propriété du groupe Bouygues. Tout ce qui concerne de près ou de loin le béton concerne TF1.

C’est pourquoi l’arrivée d’Alexandre Pougatchev, fils du milliardaire russe Serge Pougatchev, dans le petit monde de la presse parisienne avait étonné. En effet les ressorts habituels qui conduisent tel ou tel grand patron à acheter un titre faisaient défaut. On « investit » dans un journal à condition d’en attendre des retombées favorables au carnet de commandes du groupe. On accepte d’en couvrir les pertes à condition de disposer là d’un moyen de pression sur les décideurs. Or, dans le cas de Pougatchev père et fils, ni l’une ni l’autre de ces conditions ne semblaient remplies. Quels intérêts se trouvaient en jeu ? Qu’est-ce qui pouvait inciter un milliardaire russe proche de Vladimir Poutine à financer l’achat d’un quotidien à l’agonie ? Plusieurs explications peuvent être avancées : s’offrir une tête de pont en Europe occidentale pour l’oligarque Pougatchev ; procurer au gouvernement russe un média ami à Paris ; rendre service à l’équipe Sarkozy.

La dernière hypothèse semble la plus réaliste sur le plan politique. En 2009, à l’Elysée, on pense déjà à l’élection présidentielle de 2012. On s’y prépare. Parmi les préoccupations de la maison figure évidemment la captation de l’électorat populaire. Opération réussie en 2007 mais apparaissant incertaine cette fois. D’où l’idée de disposer d’un média populaire – aux ordres – qui aurait pour objectif principal de catéchiser le bon peuple : d’un côté se trouve le bien (Nicolas Sarkozy) et de l’autre le mal (Marine Le Pen). En conséquence, le jour J, les « convertis » feront le bon choix. Sur le marché existe déjà un produit à prétention populaire, Aujourd’hui en France (groupe Amaury), mais ses dirigeants tiennent à conserver une relative indépendance, si bien que ce quotidien ne diffusait pas, de ce fait, l’évangile sarkozyste. Rappelons que semblable opération avait déjà été entreprise sous le règne de François Mitterrand avec le quotidien Le Matin de Paris ; là on avait fait appel à un milliardaire italien pas très net (Giancarlo Parretti), tandis que la direction du journal était assurée par une éminence socialiste, Paul Quilès. Nihil novi sub sole.

Dès le départ de l’opération France Soir version Pougatchev, on sentait bien que l’échec guettait ses promoteurs. Car le PDG, le fils Alexandre, possédait tous les attributs de l’homme de paille, tout en affichant une solide incompétence. A considérer les changements opérés dans la ligne éditoriale, il était facile de comprendre que le(s) cerveau(x) se trouvai(en)t « ailleurs ». Alexandre faisait ce que les tireurs de ficelles – installés à l’Elysée ou dans les parages – lui disaient de faire… Après avoir été d’abord question d’une formule « trash » – seule susceptible d’intéresser un public populaire ( voir le Sun britannique ou le Bild allemand) – le produit se mit à ressembler à une espèce de Monde du pauvre avec force éditoriaux (Gérard Carreyrou, PPDA…) qui vantaient les mérites du locataire de l’Elysée. En procédant ainsi, l’échec était garanti, mais la satisfaction des crânes d’œufs qui pensent et dirigent était totale.

Il fallut arrêter les frais en décembre 2011 : les ventes étaient devenues insignifiantes (environ 30.000 exemplaires). Mais impossible de mettre la clef sous la porte en pleine campagne électorale ; on adopte donc une formule plus économique Francesoir.fr – internet coûte moins que le papier. On joue ainsi les prolongations avec une cinquantaine de salariés en attendant de voir ce que donnera le second tour de la présidentielle. Malheureusement, le 6 mai, Nicolas Sarkozy est battu. De ce fait, la « mission » de soutien confiée à Pougatchev junior prend fin. Maintenir en vie ce gouffre à pognon devient inutile. Lundi 24 juillet, le tribunal de commerce de Paris décide la liquidation.

Bilan : les Russes ont perdu 75 millions d’euros dans cette aventure auxquels se sont ajoutés une dizaine de millions d’aide publique. Quant à l’ardoise, elle s’élève à 10 millions d’euros. Pour autant plaindre Pougatchev père pourrait ressembler à de la naïveté. On peut parier qu’à un moment ou à un autre, il a eu droit à quelques « compensations ». En Russie ou en France… Un homme sage ne part pas en « mission » sans biscuits.

Paul Le Guern

PS – L’habitude a été prise d’écrire que France Soir a été créé en 1944 – à la Libération – par Pierre Lazareff, remplaçant un journal issu de la Résistance Défense de la France. En réalité l’équipe Lazareff s’est emparée d’un quotidien créé avant guerre par Jean Prouvost, magnat du textile et de la presse. Il s’appelait Paris Soir, quotidien populaire à grand tirage. On change le titre mais on conserve le personnel (sauf les dirigeants), les locaux, l’imprimerie et la formule. En Bretagne, le même tour de passe-passe s’effectuera avec Ouest Eclair rebaptisé Ouest France ; des démocrates-chrétiens résistants remplacèrent des démocrates-chrétiens pétainistes. Ainsi le journal reste dans la famille.