Les charbons, les perles et l’Inquisition antiraciste

Les charbons, les perles et l’Inquisition antiraciste

Tandis que toutes les belles âmes d’Occident dénoncent en chœur, avec des trémolos dans la voix, « le retour à l’Inquisition» dont sont censées avoir été victimes les Pussy Riot à Moscou, l’horrible violence, comme a dit notre dame ministre de la culture, exercée contre « la liberté d’expression de ces jeunes femmes et la liberté artistique – qui passe par le droit de chacun d’exercer une dose de provocation », l’antiracisme anglo-saxon vient de prononcer une nouvelle mise à l’Index.

Le livre à brûler est un roman pour adolescents (young adults), genre tout particulièrement surveillé par les gardiens du politiquement correct : Revealing Eden: Save the Pearls d’une certaine Victoria Foyt. À en juger par le début, disponible en ligne, il s’agit d’un navet de première. Si l’anathème a été lancé contre le livre, ce n’est pourtant ni pour sa syntaxe misérable ni pour ses clichés généreux – on a même commencé par lui attribuer plusieurs prix –, mais parce que, horreur, on y a découvert du racisme. L’action se passe dans le futur, sur une Terre ravagée par le réchauffement climatique – jusqu’ici, ça va bien. Les « Perles », comprenez les Blancs, dont la peau trop claire ne supporte pas les rayons du soleil, ne sont plus qu’une minorité méprisée, victime de toutes les discriminations, dont l’unique chance de survie est de se teindre la peau en noir pour ressembler aux « Charbons » de la race dominante.

Dans le premier chapitre, l’héroïne, qui est blonde aux yeux bleus sous sa teinture, est frappée par sa chef de bureau noire : « Une lumière blanche incandescente explosa dans sa tête. Sans avoir le temps de réfléchir, elle lança une insulte raciale : “Me touche pas, Charbon de malheur” ».

Les charbons, les perles et l’Inquisition antiracisteIndignation générale ! « Elle a blasphémé », crient tous les bien-pensants en déchirant leurs vêtements. La pauvre Foyt, dont les idées semblent être aussi banales que le style, a protesté en vain que son unique objectif était de sensibiliser les adolescents au réchauffement climatique. « Les artistes, a-t-elle expliqué à la mode des Pussy Riot, provoquent pour faire passer leur message. J’abhorre le racisme. Dans Revealing Eden, je vise à mettre le racisme à l’envers afin de peindre ses horreurs et son inévitable chemin vers la violence. Je crois que toute personne qui lira le roman comprendra sa ferme position contre le racisme ». Pour se justifier, elle a même dévoilé la fin : la blonde va rencontrer un beau Noir et ensemble, « comme Adam et Ève, ils vont redémarrer la race humaine ».

Ces explications n’ont pas convaincu. « Foyt, concède une bloggeuse, a essayé d’écrire un livre antiraciste en intervertissant les rôles raciaux des Noirs et des Blancs, pour le rendre plus efficace auprès des stupides gamins blancs. Malheureusement, Foyt est incroyablement stupide elle-même, si bien que son livre paraît incroyablement raciste à presque tous les lecteurs. Particulièrement aux lecteurs de couleur ». D’autres estiment que « le contraste entre charbons et perles est en lui-même insultant : après tout, le charbon est sale et bon marché, alors que les perles sont belles et précieuses ».

La semaine dernière, le célèbre magazine de fantasy, Weird Tales, a voulu voler à la rescousse de Foyt : dans un éditorial, le directeur a expliqué que l’ouvrage, « vue saisissante d’un monde qui n’a pas écouté les avertissements des écologistes », était « absolument antiraciste », et que Weird Tales en publierait prochainement le premier chapitre. L’annonce a provoqué, selon le Guardian de Londres, « l’indignation générale ». Les appels au boycott du magazine se sont en tout cas multipliés. Le propriétaire a pris peur, retiré l’éditorial incriminé et fait une autocritique dans toutes les règles. « Je présente mes profondes excuses à tous ceux qui ont été choqués par notre association avec ce livre. J’ai le plus grand respect pour tous ceux qui nous ont critiqués. Vous avez raison ». Bien sûr, précise le propriétaire, « je n’ai pas lu le roman. Je n’ai pas besoin de le lire ».

Les amateurs de fantasy n’auront pas manqué de relever que Weird Tales, à sa grande époque dans l’entre-deux-guerres, s’était fait connaître en publiant les nouvelles d’H. P. Lovecraft, dont les conceptions sont tout sauf politiquement correctes : qu’il décrive explicitement l’invasion des immigrés clandestins dans Horreur à Red Hook (Weird Tales, 1927), ou – avec beaucoup plus d’efficacité littéraire – qu’il donne une expression imaginaire à son horreur du métissage dans Le Monstre sur le seuil (The Thing on the Doorstep, publié dans Weird Tales en 1937). Et Lovecraft, à la différence de la pauvre Foyt, ne peut pas même passer pour un antiraciste maladroit…

Flavien Blanchon pour Novopress.