Affaire Boulin : le double jeu de France Télévisions

Affaire Boulin : le double jeu de France Télévisions

Article de l’hebdomadaire “Minute” du 22 aout 2012 reproduit avec son aimable autorisation. Minute, en kiosque ou sur Internet.

France 3 a commandé un téléfilm soutenant la thèse de l’assassinat du ministre Robert Boulin ! Mais « Minute » est en mesure de révéler que la même chaîne a aussi commandé un documentaire soutenant la version du suicide !
Deux thèses opposées, qui devraient être diffusées le même soir. Et auxquelles Sarko comme Hollande ne sont sans doute pas étrangers.

Dans son édition du 14 août, Le Parisien a annoncé la bonne nouvelle : France 3 vient de terminer le tournage d’un téléfilm sur Robert Boulin, ministre de Giscard retrouvé mort le 30 octobre 1979 dans un étang de Rambouillet. Mais quelle version des faits y expose-t-on ? La thèse officielle du suicide, qui n’a jamais con vaincu personne, ou celle d’un assassinat commandité par ses ennemis politiques ? Le titre du téléfilm apporte une réponse claire et nette : Crime d’État.

Pour le réalisateur Pierre Aknine (un passionné des années 1970, qui a déjà réalisé Mort d’un président, consacré à la maladie de Georges Pompidou, avec Jean- François Balmer dans le rôle titre et diffusé en avril 2011 sur France 3), Robert Boulin, interprété par l’acteur François Berléand, a été liquidé pour avoir mis son nez dans le financement du RPR. En toile de fond apparaît Jacques Foccart, le « Monsieur Afrique » du parti gaulliste, dont les réseaux auraient pu brasser de l’argent noir ; et, créé par le même Foccart, à la solde du même parti, le SAC, le Service d’action civique, dont les hommes de l’ombre ont été, dans les années 1970, impliqués dans plusieurs scandales politico-financiers. Or, à l’époque, le président du RPR était… Jacques Chirac. Et le film ne lui fait aucun cadeau.

Chirac mis en cause par Sarko…

Dès le début, une voix-off annonce la couleur : « Tout a commencé par la trahison de Jacques Chirac » ! Dans la perspective de la présidentielle de 1981, Chirac avait en effet décidé de plomber la campagne de Giscard et d’abattre politiquement tous les soutiens du président sortant, au premier rang desquels Robert Boulin, pourtant membre du… RPR ! Dans ce contexte pourri, tous les règlements de comptes sont alors imaginables, surtout si Robert Boulin avait constitué des dossiers sur le financement du RPR. Le plus étonnant est que ce soit France 3, chaîne du service public, qui se charge de remettre de l’huile sur le feu de cette affaire éminemment sensible…

Quand le projet a été mis en rou te, il y a dix-huit mois, on peut facilement imaginer que le président de France Télévisions, Rémy Pflimlin, nommé en juillet 2010 par Nicolas Sarkozy, en a référé en haut lieu… Et qu’en haut lieu ce même Nicolas Sarkozy a donné son feu vert, pas fâché à l’idée de rafraîchir la mémoire d’un Chirac qu’il ne peut pas voir en peinture et dont il n’est personnellement pas près d’oublier les coups fourrés.

Toutefois, dans les colonnes du « Parisien », le producteur de Crime d’Etat, Jean-Pierre Guérin (qui était directeur de l’information sur TF1 au moment de la mort de Boulin, et qui est aujourd’hui PDG de GMT Productions, filiale du groupe Lagardère, dont le boss Arnaud est un ami de Sarko), précise que si tout accuse Chichi, rien ne le condamne : « On ne met pas en cause Chirac. On n’a aucune preuve pour cela. On dit juste que Boulin a été victime d’un système, dont Chirac était le chef. »

…et dédouané par François Hollande ?

Restait à savoir ce qu’en pense Fabienne Boulin, la fille du défunt ministre, qui, depuis des décennies, se bat pour que l’assassinat de son père soit reconnu. « Minute » l’a contactée. Du téléfilm Crime d’Etat, elle attend beaucoup : « J’ai rencontré le réalisateur Pierre Aknine. Il a travaillé un an et demi sur le scénario. Il a tout lu… La contre-enquête du journaliste de France Inter Benoît Collombat (1), les articles de “Minute“ (2)… Il connaît le dossier sur le bout des ongles. Aussi quand il affirme que mon père a été assassiné, il sait de quoi il parle. »

En revanche, elle est très en colère contre France Télévisions. Car dans le même temps où était mis en chantier Crime d’Etat, France 3 a commandé un documentaire, qui devrait soutenir la thèse… du suicide ! Ce travail a été confié à Gilles Cayatte, réalisateur prolifique à l’œuvre hétéroclite, qui se prévaut d’avoir réalisé plusieurs dizaines d’épisodes du feuilleton Plus belle la vie, et, en collaboration avec Stéphane Meunier, a cosigné les volets 2 et 3 de Les Yeux dans les bleus, documentaires sur l’équipe de France de football, suivie au plus près, lors de la coupe du monde de 2002.

Or de sa rencontre avec Gilles Cayatte, Fabienne Boulin garde un souvenir amer : « Nous avons dîné ensemble. Il tournait autour du pot. Ses questions n’étaient pas franches. Il y avait un malaise. J’ai vite compris qu’il était commandité pour défendre la thèse du suicide… Il m’a pourtant affirmé qu’il n’était ni journaliste, ni historien. Alors de quoi se mêle-t-il ? J’ai refusé de témoigner dans son documentaire. »

Voilà donc l’envers du décor. France 3 s’apprête à diffuser, fin 2012 ou début 2013, lors d’une même soirée thématique, un téléfilm, Crime d’Etat, qui accrédite la thèse de l’assassinat de Robert Bou lin, et un document, Une victime de guerre nommée Robert Boulin, parti pour prouver que le ministre s’est suicidé. Souci d’objectivité ? Moyen de ne pas se mouiller… et de noyer le poisson, avec un zeste de solidarité… corrézienne ? Gilles Cayatte est le réalisateur du clip à la gloire de François Hollande projeté, en janvier dernier, au grand meeting du Bourget du candidat socialiste.

Pierre Tanger

1. Un homme à abattre : Contre-enquête sur la mort de Robert Boulin, Fayard, 2007.

2. « Minute » a consacré de nombreux numéros sur « L’affaire Boulin », dont un numéro spécial : « Le Faux suicide était un vrai meurtre ». Numéro spécial toujours disponible à la vente, commande et règlement à Minute, 15 rue d’Estrées, 75007 Paris, 5 euros port compris.

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