« Gustave Le Bon est un esprit universel, loin des caricatures » – Entretien avec Catherine Rouvier

« Gustave Le Bon est un esprit universel, loin des caricatures » – Entretien avec Catherine Rouvier

Catherine Rouvier -docteur d’État en droit public et en science politique, maître de conférences à l’Université de Paris XI- a consacré il y a quelques années une thèse d’histoire des idées politiques à Gustave Le Bon (photo), qui a eu les honneurs d’une publication rapide aux Presses universitaires de France (1986) sous le titre Gustave Le Bon ou la mesure de l’irrationnel en politique, livre assorti d’une préface d’Edgar Faure et, last but not least, d’un prix de l’Académie française… Un jeune éditeur, Grégoire Boucher (éd. Terramare), a souhaité que cette œuvre soit disponible à nouveau tout en étant mise à la portée d’un large public.

Minute : Pourquoi faut-il se plonger dans Gustave Lebon aujourd’hui ?

Catherine Rouvier : Parce que durant la période décisive pour les idées politiques comme pour les avancées scientifiques contemporaines où il a vécu (1841-1931), il a fait des découvertes étonnantes. Pour ce qui est des sciences « exactes », ses recherches ont attiré l’attention du physicien Edouard Branly, avec qui il a travaillé sur les ondes hertziennes, puis d’Albert Einstein, dont on possède une lettre louant Le Bon d’être arrivé aux mêmes résultats que lui sur la radioactivité. Mais ses découvertes tout aussi éminentes en sciences sociales ne lui ont étrangement pas attiré les mêmes louanges académiques. De son vivant, si ses « déjeuners du mercredi » attirent les grands hommes de son temps, de Poincaré à Bergson, Emile Durkheim, premier titulaire du cours de sociologie à la Sorbonne, l’ignore. C’est pour le rendre au public que j’ai remis sur le métier mon ouvrage à l’occasion des dernières élections.

Vous parlez d’incompréhensions dont Gustave Le Bon aurait fait les frais. Pouvez-vous nous donner un exemple ?

Son ouvrage capital, celui qui demeure le plus souvent cité, s’intitule Psychologie des foules. Il est paru pour la première fois en 1895, a été lu par Lénine, Staline, Mussolini (dont on conserve une lettre à Lebon), mais aussi par Hitler ou encore De Gaulle. Mais à propos de ce livre, on fait couramment un contre-sens en confondant les foules et les masses. Gustave Lebon n’a pas pensé les masses. Si l’on cherche quelqu’un qui s’est intéressé aux masses, il y a le psychanalyste Wilhelm Reich… Gustave Le Bon, ce qui l’intéresse, c’est la foule, non pas un groupe statique comme la masse, mais un groupe en mouvement.

Qu’est-ce qui provoque ce mouvement ?

Notons d’abord qu’il s’agit d’un phénomène temporaire. Deux choses peuvent être à l’origine de ce «mouvement de foule » : un événement ou un choc émotif. Pour comprendre la puissance de ce mouvement, il faut admettre d’abord que la foule est naturellement en attente. Parce qu’elle est expectative ou expectante, elle est éminemment suggestible. Donc elle peut obéir au premier mot d’ordre et cela dans l’instant. Et elle va agir comme un seul individu. Il y a ce que Gustave Le Bon appelle « l’unité mentale de la foule ».

Il faut que la foule se trouve réunie dans une manifestation monstre pour que cette attente se manifeste ?

« Gustave Le Bon est un esprit universel, loin des caricatures » – Entretien avec Catherine Rouvier Non, ce n’est pas nécessaire. C’est l’une des grandes découvertes de Le Bon. Il a anticipé sur un phénomène contemporain que l’on appelle « le public ». On peut donc appliquer les considérations de Le Bon à un électorat par exemple, qui est aussi un public. Le succès des discours politiques vient souvent de la réactivation mémorielle d’un passé de gloire ou d’humiliation, et cela fonctionne parfaitement, même à distance. Les neurosciences sont venues récemment confirmer les intuitions de Le Bon. L’« alerte neuronale », en cas d’émotion forte, provoque une réaction à la fois très rapide et potentiellement irrationnelle car court-circuitant le néocortex, et l’empathie permet la propagation rapide de cette réaction à l’ensemble de la foule.

Ne peut-on pas reprocher à Le Bon cette dimension très médicale de son œuvre sociologique ?

Le Bon est d’abord médecin : il a écrit sur le choléra, sur la mort apparente ou sur l’hygiène du soldat. Il est aussi physicien. Mais c’est un esprit universel. Dès son premier ouvrage de sciences sociales L’homme et les sociétés, il se montre un vrai sociologue et le premier psychosociologue de notre temps. Il est également géographe, lithographe, photographe. Son livre La civilisation des arabes, dont il a lui-même exécuté les dessins, est une merveille. Pour que le panorama soit complet, il s’est aussi intéressé à l’équitation. Edgar Faure, cavalier émérite, avait particulièrement apprécié cet aspect de son œuvre. Il a même touché à la métaphysique, avec un livre très attachant publié en 1914 et intitulé La vie des vérités. La question de la vie après la mort le passionnait, il a d’ailleurs aussi rédigé un ouvrage sur le phénomène de la mort apparente et des inhumations prématurées.

Pourquoi Gustave Le Bon a-t-il réputation d’être réactionnaire ?

On ne lui a pas pardonné Psychologie du socialisme. Il propose, dès les premières pages de son ouvrage, sa vision de ce que donnerait le triomphe du socialisme : « L’Etat fabriquerait tout sans concurrence permise. Les plus faibles traces d’initiatives, de liberté individuelle, de concurrence seraient supprimées. Le pays ne serait plus qu’une sorte d’immense couvent soumis à une sévère discipline, maintenu par une armée de fonctionnaires ». Pour lui, d’ailleurs, le socialisme est plus une religion qu’un simple étatisme. Sans la dimension de la croyance, il ne s’installerait pas aussi facilement…

Le Bon, tout rationaliste qu’il soit, accorde une grande importance au fait religieux…

Il apprécie le fait religieux dans la mesure où ce fait est capable de fonder une civilisation. Il s’intéresse à ce titre au christianisme mais aussi au bouddhisme et à l’islam et se montre, de ce fait, l’adversaire résolu d’un colonialisme reposant sur l’assimilation. Mais pour lui, le religieux n’est jamais loin du politique. C’est à propos du socialisme qu’il écrit : « Dès qu’une croyance est fixée dans les âmes, son absurdité n’apparaît plus, la raison ne l’atteint plus, le temps seul peut l’user ».

Propos recueillis par Joël Prieur

Catherine Rouvier – Gustave Le Bon, Clés et enjeux de la Psychologie des foules – éd. Terramare, 19,90 euros. – Article de l’hebdomadaire “Minute” du 1er aout 2012 reproduit avec son aimable autorisation. En kiosque ou sur Internet – Crédit photo en Une : auteur inconnu, domaine public (plus de 70 ans).

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