Le trou sans fin de la politique de la ville

Le trou sans fin de la politique de la ville

La Cour des comptes vient de pondre un rapport technocratique pétri de conformisme sur la politique de la Ville… Et ce, sans jamais oser lever les yeux sur les réalités qu’elle prétend pointer du doigt.

Consacrer plus de trois cents pages à une décennie de la politique de la Ville et ne pas s’intéresser le moins du monde à l’évolution, durant cette période, du peuplement des zones urbaines dites sensibles, tel est le prodige que vient de réaliser la Cour des comptes. Celle-ci se contente de signaler, au détour d’un encadré, que « 17,5 % des habitants de zone urbaine sensible (ZUS) sont étrangers (contre 8,2 % dans leurs agglomérations), dont près de la moitié originaires des pays du Maghreb, et 10,2 % sont Français par acquisition ». C’est tout ?

La Cour n’évoque que brièvement la délinquance et la criminalité

Le trou sans fin de la politique de la ville

Article de l’hebdomadaire “Minute” du 25 juillet 2012 reproduit avec son aimable autorisation. En kiosque ou sur Internet.

Une étude conjointe de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Inee) et de l’Institut national d’études démographiques (Ined) indiquait l’an dernier que les immigrés, dans le sens des études sociologiques, c’est-à-dire « les personnes nées à l’étranger et de nationalité étrangère à la naissance », et les descendants d’immigrés (ceux dont au moins un des parents est immigré), représentaient « plus de la moitié des personnes de 18 à 50 ans vivant en zones urbaines sensibles ». Avec des pointes à 80 % et plus dans certaines zones, et une moyenne bien supérieure si l’on inclut les mineurs… D’où le coup de gueule que Xavier Lemoine, maire de Montfermeil, en Seine-Saint-Denis, a adressé à la Cour des comptes (voir article dans Minute).

Même chose avec l’« insécurité », c’est-à-dire la délinquance et la criminalité, que la Cour n’évoque que brièvement, pour dire que « l’amélioration de la situation n’est pas tangible dans certains quartiers où la pauvreté et la précarité demeurent à des niveaux élevés et où l’insécurité persiste ». Et c’est tout. On trouve même un maire UMP, Bernard Haemmerlé, premier magistrat de Chennevières- sur-Marne (Val-de-Marne), pour expliquer que, dans son quartier de Bois l’Abbé, « si on constate une légère décroissance de la délinquance générale en 2011, les habitants du quartier souffrent de l’occupation permanente de certains halls d’immeubles liée au trafic de stupéfiants, entraînant un fort sentiment d’insécurité ». C’est sûr que quand on ne peut entrer ni sortir de chez soi sans se frayer un chemin entre les trafiquants de drogue, on ressent un « sentiment » d’insécurité !

Un petit milliard d’euros et des poussières…

En réalité, le propos de la Cour des comptes est clair : il n’est pas de répondre aux préoccupations des Français. Il est de justifier la politique de la Ville par la « nécessité », jamais argumentée, de réduire les in égalités sociales en demandant simplement que ladite politique soit rationalisée et simplifiée – mais sans jamais s’interroger sur les causes réelles de l’échec des décisions entreprises. Technocratique et dégoulinant de pensée unique, ce rapport ne cherche qu’à définir les meilleurs outils administratifs et financiers pour sortir de « l’exclusion » les habitants de ces quartiers, sans jamais se demander si celle-ci n’est pas un peu – beaucoup – de leur fait… Il va jusqu’à accuser les collectivités concernées et l’Etat de ne pas suffisamment associer les habitants aux rénovations qui sont menées !

Dans le projet de loi de finances pour 2012, les crédits pour la politique de la Ville (qui ne prennent pas en compte ceux affectés au Grand Paris) s’élevaient à 534,3 millions d’euros (dont pas loin de 15 millions versés à des associations), auxquels il fallait ajouter 42 millions programmés pour la rénovation urbaine, 1,3 milliard (oui, milliard !) de dotation de solidarité urbaine, près de 500 millions dépensés par l’Agence pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (Acsé) – dont 150 millions rien que pour le « lien social », la « citoyenneté » et la « participation à la vie publique » –, une petite centaine de millions déversée au titre du « programme de réussite éducative », ainsi que des centaines d’autres millions (voire plusieurs milliards) que la Cour avoue être incapable de chiffrer !

« A ces crédits, note-t-elle en effet, s’ajoutent les financements des actions menées par les différentes administrations dans les quartiers en difficulté, au même titre que sur l’ensemble du territoire, mais dont le montant ne peut pas être établi précisément […]. Les collectivités locales et les établissements publics de coopération intercommunale mobilisent également des moyens spécifiques pour la politique de la Ville, en plus de leurs interventions de droit commun, dont l’estimation n’est pas davantage connue. »

Voilà qui va bien aider le nouveau ministre délégué à la Ville, François Lamy (cousin d’Alexandra Lamy, la compagne de Jean Dujardin !)… Il ne trouvera dans ce rapport pas plus d’éléments tangibles que de données chiffrées, seulement des recommandations méthodologiques pour poursuivre avec constance ce qui a déjà échoué. Et quelques préconisations idéologiques.

Par exemple celle de mobiliser les services préfectoraux… pour « aider au montage des dossiers de demande de naturalisation » en liaison avec les « multiples associations qui agissent sur ce champ » !

Comme si, à raison de plus de 100 000 naturalisations par an en moyenne depuis trente ans, le problème des quartiers dits sensibles s’était résorbé…

Lionel Humbert

Article de l’hebdomadaire “Minute” du 25 juillet 2012 reproduit avec son aimable autorisation. En kiosque ou sur Internet.
Photo : Villeneuve de Grenoble, construite entre 1975 et 1985, banlieue modèle par ses équipements collectifs et ses espaces verts, qui est devenue une zone de non-droit après le remplacement de sa population initiale européenne par une population immigrée non-européenne. Elle a été le lieu en 2010 de violentes émeutes ethniques avec tirs à balles réelles contre la police. Crédit photo : Milky, domaine public.