Le « disease mongering », ou comment l’industrie pharmaceutique invente des maladies

Le « disease mongering », ou comment l’industrie pharmaceutique invente des maladies

25/07/2012 – 14h00
PARIS (NOVOpress) — Qui n’a jamais été pris d’une légère poussée d’anxiété en visionnant l’un de ces spots publicitaires qui commencent à abonder sur nos écrans, pour nous décrire les symptômes d’une maladie dont nous n’avions jamais entendu parler auparavant ? Les symptômes sont généralement suffisamment vagues et généralistes (maux de tête, anxiété passagère) pour que chacun puisse un peu s’y reconnaître. De la même manière les médias généralistes nous « informent » de nouvelles pathologies : piochées au hasard dans la presse de ces dernières semaines, l’alcolorexie et l’orthorexie. Il s’agit de troubles du comportement alimentaire : l’alcolorexie touche surtout les femmes, il s’agit de ne pas manger quand on boit de l’alcool (en soirée par exemple) et ce afin de ne pas grossir, ce qui peut parfois arriver quand on surveille sa ligne. Maintenant c’est officiel, c’est une maladie mentale. Idem pour l’orthorexie, qui consiste à vouloir manger sain. Pour l’industrie pharmaceutique, les adeptes forcenés du bio sont donc des malades à soigner. Et bien sûr – bonne nouvelle – il existe un traitement pour cela.

Le « disease mongering », ou comment l’industrie pharmaceutique invente des maladies

Pour l’industrie pharmaceutique, un seul objectif : vendre plus de médicaments. Crédit photo : DR

Ces deux cas, un peu extrêmes de prime abord, sont symptomatiques d’un nouveau mode de fonctionnement de l’industrie pharmaceutique, le « disease mongering » ou la « vente de maladie ». Depuis le milieu des années 90, l’industrie pharmaceutique subit une crise de l’innovation, le développement d’un nouveau médicament coute cher (environ 800 millions d’euros) : il faut donc rentabiliser au maximum ceux qui existent déjà et étendre le champ d’utilisation des nouvelles molécules. Pour cela il faut créer de nouveaux marchés. Le directeur de Merck, Henry Gladsten, déplorait il y a une trentaine d’années de ne pouvoir vendre ses médicaments qu’aux personnes malades, il espérait pouvoir un jour les vendre aux bien-portant. Son rêve est devenu réalité comme nous l’expliquent Ray Moynihan et Alan Cassels, auteurs d’une enquête très documentée sur la question (« Selling sickness : How the World’s Biggest Pharmaceutical Companies Are Turning Us All into Patients » Nation Books, 2005) : « La méthode avait déjà fait la fortune du docteur Knock de Jules Romains : chaque bien-portant entrant dans son cabinet en ressortait malade, et prêt à débourser sans compter pour être guéri. A son image, ayant atteint les limites du marché des malades, certaines firmes pharmaceutiques se tournent désormais vers les bien-portants pour continuer à croître. Et emploient pour cela les techniques de publicité les plus avancées. »

Le principe de base de la « vente de maladie » c’est d’une part que des maux rares deviennent un risque général de santé publique et d’autre part, que des maux normaux de l’existence deviennent des maladies : un chagrin d’amour devient un « épisode dépressif », un enfant plein de vie devient « hyperactif », une panne sexuelle un « dysfonctionnement érectile », la nervosité accrue des femmes une fois par mois devient un « syndrome disphorique prémenstruel ». Le but est de convaincre des gens en bonne santé qu’en fait ils sont malades, et ce à grand renfort de campagnes publicitaires.

Un seul objectif : vendre plus de médicaments

D’après un rapport de Business Insights : « la capacité à créer des marchés de nouvelles maladies se traduit par des ventes en milliards de dollars ». Et toujours selon ce rapport, la stratégie la plus efficace consiste à modifier la perception qu’ont les gens d’une affection sans gravité. Le rapport conclut : « les années à venir seront les témoins privilégiés de la création de maladies parrainées par l’entreprise ». Pour ce faire, le marketing le plus efficace reste celui de la peur, les médias servant de caisse de résonance anxiogène. Les définitions des maladies sont élargies mais les causes n’en sont quasiment jamais décrites : le but n’est pas de guérir mais de vendre des pilules. Quelques exemples : les maladies cardio-vasculaires existent mais l’industrie pharmaceutique veut nous faire croire que tout un chacun risque d’avoir de l’hyper-tension artérielle ou du cholestérol un jour. Donc – préventivement – on prescrit le médicament qui empêchera cette fatalité. On retrouve la même démarche pour le traitement hormonal de la ménopause, supposé éviter d’hypothétiques accidents cardiaques ou la mise sous antidépresseurs d’un certain nombre d’adolescents déprimés pour leur éviter le risque de suicide. Or ces traitements se sont révélés plus nocifs que le risque qu’ils prétendaient éviter : le traitement hormonal substitutif augmente les risques de crise cardiaque, idem pour les traitements anti cholestérol, quant aux antidépresseurs, leur consommation augmente significativement les risques suicidaires chez les adolescents.

Dans le domaine des maladies mentales, tout peut être considéré comme comportement pathologique
Le « disease mongering », ou comment l’industrie pharmaceutique invente des maladies

Dans le domaine des maladies mentales, tout peut être considéré comme comportement pathologique. Crédit photo : dimshik (sxc)

Le domaine dans lequel l’industrie pharmaceutique crée le plus de nouvelles maladies est celui des troubles mentaux. En effet, c’est le domaine dans lequel il n’existe quasiment jamais de signes métaboliques de la maladie, il est donc facile de faire croire que certains comportements du quotidien relèvent d’une pathologie. « Le domaine de guérison le plus enclin à accepter le lancement de maladies c’est celui de l’anxiété et de la dépression, car leurs symptômes physiques sont rarement mesurables et peuvent donc être définis conceptuellement » (Vince Parry, « The art of branding a condition », Medical and Marketing Media). Quelques nouveaux troubles, vous allez forcément vous reconnaître dans l’un d’entre eux : vous allez tous les jours sur internet ? Vous êtes victime du « trouble de la dépendance à internet ». Vous aimez faire du shopping ? Vous avez un « trouble de l’acheteur compulsif ». Vous êtes fatigué parce que vos dernières vacances remontent à la préhistoire ? Vous souffrez d’« apathie ». Vous vous êtes disputé avec votre mère ? C’est le « syndrome de l’aliénation parentale ». Quelqu’un vous a fait une queue de poisson sur la route et vous l’avez insulté ? Vous souffrez du « trouble explosif intermittent du conducteur »…

Cela pourrait prêter à sourire si la conséquence de ce nouveau marketing n’était une prescription massive et généralisée de psychotropes à des gens qui n’en ont pas besoin. En tenant compte de ces nouveaux « troubles », l’Organisation Mondiale de la Santé estime que 450 millions de personnes dans le monde souffrent d’une pathologie mentale. Le marché est donc prometteur.

Les pionniers en matière de « vente de maladie » psychiatrique furent les laboratoires Glaxo en 1999. Ils créèrent le S.A.D (Social Anxiety Disorder ou trouble de l’anxiété sociale). Symptômes : en public vous rougissez, vous transpirez, vous avez parfois du mal à respirer ? Vous croyez que vous êtes simplement atteint de timidité ? Non. Vous souffrez du trouble de l’anxiété sociale. Pour vendre sa maladie, Glaxo a produit une campagne de publicité détaillant les symptômes du S.A.D. Il y était indiqué que si vous souffriez de ces symptômes il fallait contacter une « association du trouble de l’anxiété sociale » pour avoir des informations. Informations qui conduisaient immanquablement à vous recommander un médicament, le Paxil. Toutes les campagnes de « disease mongering » sont calquées sur ce modèle. Ainsi le Paxil, un psychotrope dangereux (les études cliniques soigneusement dissimulées par Glaxo à l’époque, avait montré que le Paxil augmentait dangereusement les pulsions suicidaires chez les adolescents) s’est retrouvé en trois ans numéro un des ventes dans sa catégorie. Les autres compagnies ont suivi le mouvement. La même année, Pfizer pour vendre un autre psychotrope, le Zoloft, crée de toute pièce le syndrome post-traumatique. Celui-ci pourrait concerner une personne sur treize, au cours de sa vie. Quand on regarde les signes de la maladie on comprend pourquoi : toute personne témoin d’un acte de violence, d’une catastrophe naturelle, ou tout simplement victime d’un deuil est potentiellement sujette à ce syndrome.

Le trouble bipolaire, la nouvelle maladie à la mode

En ce moment la « mode » c’est le trouble bipolaire aussi appelé trouble maniaco-dépressif. Cette nouvelle maladie est probablement l’une des plus vicieuses inventions de l’industrie pharmaceutique. Avoir des hauts et des bas, ce qui normalement est le lot de tout un chacun, est considéré maintenant comme une pathologie. Un jour vous êtes guilleret parce qu’il fait beau, que tout va bien pour vous : attention vous êtes en phase maniaque. Le lendemain, vous êtes fatigué et rien ne vous réussit : vous passez dans la phase dépressive. Et hop ! On vous diagnostique un trouble bipolaire. L’extension du trouble bipolaire va maintenant jusqu’aux enfants : les diagnostics de bipolarité chez les enfants ont augmenté de plus de 4000% depuis 1994 et la prescription de psychotropes a été multipliée par cinq. Mais personne ne semble s’inquiéter de la prescription de neuroleptiques, les psychotropes les plus puissants, à des enfants de deux ans ! C’est recommandé par le DSM donc tout va bien…

Record du monde français de consommation de psychotropes : explications

Le DSM ? Le Diagnostical and Statistical Manual of Mental Disorders est la référence absolue des psychiatres aux États-Unis. Son influence dépasse largement les frontières américaines puisque l’Organisation Mondiale de la Santé s’appuie dessus pour rédiger la classification internationale des maladies. La cinquième édition va paraître l’année prochaine. Ses rédacteurs sont bien entendu tous des experts grassement rétribués par l’industrie pharmaceutique. En 1952, le premier DSM recensait 106 pathologies mentales. Aujourd’hui il répertorie pas moins de 410 « troubles ». L’édition 2013 devrait en ajouter encore une vingtaine. Certaines bizarreries sont à noter : des pathologies attestées depuis l’antiquité comme l’hystérie ou la névrose n’y figurent plus. En revanche le « trouble explosif intermittent du conducteur » si. Certaines maladies changent de nom : on ne dit plus « perversion » trop connoté négativement (!!) mais « trouble paraphilique coercitif ». Plus inquiétant, la multiplication des « syndromes », qui sont des potentialités de maladies. Par exemple le « syndrome de risque psychotique » pour lequel il est recommandé de placer les adolescents atypiques sous médication anti-hallucinatoire à titre préventif. Il faut savoir qu’en France les études en psychiatrie reposent sur ce manuel. Ce qui pourrait expliquer le record du monde français de consommation de psychotropes.

Du neuf avec du vieux : le recyclage des psychotropes
Cymbalta. Crédit photo : DR

Le Cymbalta fait partie de la liste des 59 médicaments mis sous surveillance par l’Afssaps en février 2011. Crédit photo : DR

Pire encore, l’industrie pharmaceutique par le biais de la « vente de maladie » recycle les psychotropes pour des maladies qui n’ont rien à voir avec des troubles mentaux. Vous prenez donc peut être des psychotropes à votre insu. L’industrie reprend une molécule (par exemple le Prozac, un antidépresseur), la renomme (le Sarafem), la reconditionne (nouveau packaging, nouvelle couleur des pilules) et vous la vend pour le syndrome disphorique prémenstruel. Vous prenez du Zyban pour arrêter de fumer, c’est le reconditionnement d’un antidépresseur, le Wellbutin. Le Yentreve vendu pour traiter l’incontinence urinaire est également un psychotrope, le Cymbalta.

La dangerosité des psychotropes est réelle. Les études cliniques ont montré que administrés à des sujets biens-portants, ils créaient des troubles mentaux. En général on observe les premières semaines, une amélioration  de l’état du patient, mais cette amélioration est équivalente à celle procurée par un placebo. En revanche sur le long terme, on constate des altérations irréversibles du cerveau. Ce qui conduit à une nouvelle prescription de psychotropes pour une maladie bien réelle cette fois. Alors que pour le traitement de vrais troubles mentaux, les meilleurs résultats sont obtenus par de l’exercice, la socialisation du malade et le travail. Les chercheurs qui produisent ces études sont systématiquement discrédités et marginalisés (Robert Whitaker, Anatomy of an Epidemic. Magic Bullets, Psychiatric Drugs, and the Astonishing Rise of Mental Illness in America, Crown, New York, 2010).

Au-delà de la dangerosité des effets secondaires produits par la cupidité de l’industrie pharmaceutique, il conviendrait également de s’interroger sur le fonctionnement d’une société dans laquelle  on trouve normal de considérer ce qui fait de nous des humains (émotivité, anxiété, tristesse, joie, colère) comme des déviances et des pathologies qu’il faut soigner. On met des populations entières sous « lobotomie médicinale » (expression d’Henri Laborit, découvreur des effets de la thorazine en 1952) et ce dès le plus jeune âge. Le meilleur des mondes, c’est maintenant ?

Spoutnik, pour Novopress