"L’Afrique Réelle" N°31 - Juillet 2012

“L’Afrique Réelle” N°31 – Juillet 2012

Éditorial de Bernard Lugan

Le nord du Mali récolte aujourd’hui les fruits de cette erreur politique majeure que fut l’ingérence francootanienne dans la guerre civile libyenne. La descente aux enfers y a en effet commencé au mois de janvier 2012, quand, de retour de Libye, les Touaregs du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad), culbutèrent l’armée malienne avant de proclamer l’indépendance de la région.

Profitant de l’aubaine, les islamistes d’Al Qaida et ses diverticules régionaux se joignirent au mouvement avec des objectifs totalement différents puisqu’ils prônent la création d’un califat transnational, rêvant de faire du Sahel un nouvel Afghanistan. Dans un premier temps ces groupes islamistes nouèrent des alliances de circonstance avec certaines fractions touaregs, ce qui leur permit d’étendre leur zone d’influence. Puis ils les doublèrent avant de les chasser de Tombouctou, de Gao et du fleuve Niger, les repoussant vers la frontière algérienne, dans le nord de la région de Kidal. Maîtres de Tombouctou, ils entreprirent d’y purifier l’islam en luttant contre le culte des saints considéré par eux comme une résurgence ou une survivance du paganisme, Allah, dieu unique qui mérite seul prière et invocation, interdisant de demander à d’autres ce qui ne relève que de Lui.

"L’Afrique Réelle" N°31 - Juillet 2012Face à cette situation, et comme je ne cesse de le dire depuis le début du conflit, il n’existe pas d’autre solution que locale et passant par un appui direct donné aux Touaregs, seuls capables de lutter en zone désertique contre les bandes islamistes. En échange d’une telle aide, il leur serait demandé de renoncer à leur idée d’indépendance au profit d’une véritable autonomie. Paradoxalement, la gravité de la situation pourrait déboucher sur un rapprochement entre le MNLA et ce qui reste d’armée malienne en dépit du lourd contentieux existant entre Touaregs et sudistes.

En Libye, nous avons détruit un régime certes fantasque, imprévisible, dictatorial et un temps terroriste, mais qui avait assuré la prospérité de la population, bloquait l’immigration africaine vers l’Europe et luttait efficacement contre les fondamentalistes. Sur le champ de ruines résultant de la guerre civile, l’hétéroclite coalition islamotribale curieusement baptisée « libérale »[1] par les médias et qui vient de l’emporter électoralement, va devoir reconstruire un État capable de régler trois problèmes urgents :

1) Mettre au pas les milices et constituer une armée au seul service de l’État.

2) Inventer une nouvelle organisation de l’État sous une forme très déconcentrée, avec une grande autonomie reconnue aux régions et aux villes, mais tout en ne favorisant pas le tribalisme et la partition.

3) Éviter que le pays soit réduit à une bande côtière coupée en deux blocs séparés par 1000 km de désert, avec une Tripolitaine regardant vers Tunis et une Cyrénaïque vers l’Égypte. La nouvelle Libye qui est plus « arabe » que sahélienne ne devra donc pas se désintéresser de ses prolongements sahariens. Si elle n’était tournée que vers son littoral et ses régions pétrolières, le sud du pays deviendrait en effet un sanctuaire pour Aqmi. Les actuelles « autorités » ne contrôlant, et encore, que la ville de Tripoli, et la Cyrénaïque refusant d’obéir à leur pouvoir perçu comme tripolitain, la tâche qui attend les « libéraux » libyens apparaît comme titanesque.

Bernard Lugan

[1] Ces « libéraux » viennent d’annoncer que la charia serait au cœur de la nouvelle constitution.

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Sommaire :

Actualité :

– Mali : la revendication de l’Azawad est-elle réaliste ?
– Afrique du Sud : Julius Malema ou l’épine dans le pied de Jacob Zuma

Dossier : Les origines de l’islam sud-saharien

– Les débuts de l’islamisation
– Les jihads des XVIIIème – XIXème siècles

Controverse : Rwanda

– Autopsie d’une manoeuvre de désinformation à propos des prétendues “révélations” du journal Libération dans l’affaire dite des missiles Mistral
– Un document faussement attribué à l’ONU
– Un rapport de l’ONU signé par le général Dallaire montre que le FPR possédait des missiles sol-air, pas les FAR
– Hypothèses sur l’origine réelle du document publié par Libération et sur son utilisation

[box class=”info”] Sources : Le Blog de Bernard Lugan (on peut s’y abonner à la revue) et Realpolitik.tv. [/box]