Pâté de Campagne : Le retour de Buren

Pâté de Campagne : Le retour de Buren

Au fond, c’est à croire que rien ne change jamais. Le président (normal) et les ministres n’avaient pas encore pris possession des meubles que Buren (photo), lui, était déjà de retour dans la France de gauche.

Après les colonnes du Palais Royal en 1986 (un million d’euros d’installation + 5 millions de restauration), voilà Excentrique(s), pour la cinquième édition de Monumenta, une « manifestation dédiée à l’art contemporain » au Grand Palais, à Paris. C’est une œuvre éphémère, rassurez- vous. Soyons honnêtes, c’est toujours mieux que l’espèce d’utérus géant de l’année dernière. Et puis on a échappé aux bandes alternées, « l’outil visuel » traditionnel du gourou. Mais il est quand même conseillé d’aimer les parasols colorés en plastique pour avoir le début d’une émotion esthétique. Enfin, Hollande a adoré, c’est l’essentiel. Il paraît que Buren menace de procès les journaux qui qualifieraient son « intervention radicale » d’« installation ». Diable. Ça ne rigole pas dans l’art. On y côtoie les anges. D’ailleurs Buren a fait fermer la porte principale du Grand Palais le temps de l’exposition. Il la trouvait moche. Dans un sens, c’est une bonne nouvelle, ça prouve que notre artiste distingue le beau du laid, même s’il voit la vie en noir et blanc. Quoi qu’il en soit, obéissons à l’injonction burenienne et gardons-nous des provocations. Les artistes sont gonflés de puissance depuis quelques jours. Ils ont enfin retrouvé les clefs de la maison. Certains doivent déjà imaginer des centres de rééducation pour les récalcitrants aux parasols. Et puis la gauche les inspire. Qui sait si on ne verra pas la Tour Eiffel coiffée d’une capote géante signée Ben avant la fin du quinquennat ?

Pour le reste, ça y est, la présidence normale est lancée. Quoique, on peut en discuter. Il me semble qu’un type normal qui remonterait les Champs-Elysées en voiture décapotable sous une pluie battante aurait naturellement tendance à baisser la capote ou à ouvrir un parapluie. C’est un coup à s’enrhumer le premier jour de boulot et à tirer au flanc pendant cinq ans. Vrai, ça ne lui donnait pas un air très « kennedien », avec ses lunettes embuées, à saluer les nuages. Enfin, passons. Il y a eu le coup de foudre sur l’avion, aussi. L’homme normal a rarement deux coups de foudre dans la même journée, ce qui explique qu’il ne l’ait pas eu avec Angela Merkel.

Premier décret pris en premier Conseil des ministres normal par le président normal: baisse des salaires du président et des ministres de 30 %. Gardez vos larmes, il leur reste quand même de quoi manger et rester propre. Sarkozy avait augmenté son salaire de 140 %, Hollande le baisse de 30 %: c’est ce qui s’appelle avoir le beurre, l’argent du beurre et ce que je pense de la crémière. Il paraît que c’est pour montrer l’exemple, cette baisse drastique. Quand on réfléchit bien à ce qu’est un exemple, on trouve soudain le décret moins glamour. Enfin, ça fait toujours 120000 euros d’économisés par mois. Il ne reste plus qu’à en trouver 1700 milliards. Une bagatelle. On verra plus tard pour le massacre.

C’est Jean-Marc Ayrault qui va diriger les opérations. Grave question que je me pose: qui, de l’huître ou du Ayrault, a le plus de charisme? Je vous ferai signe quand j’aurai la réponse.

Contrairement aux huîtres, il a le culte de la mémoire, Ayrault. Il y a deux mois, il inaugurait un Mémorial pour l’abolition de l’esclavage à Nantes, point de départ du commerce triangulaire et ville dont il est maire depuis 23 ans. Un mémorial salué comme une œuvre « pionnière » par notre nouveau ministre de la Justice, l’ancienne militante indépendantiste guyanaise Christiane Taubira, qui a fait voter, il y a dix ans, la loi reconnaissant la traite atlantique comme un crime contre l’humanité, et rien qu’elle [voir la traite négrière arabo-musulmane et l’esclavage des européens en Afrique du Nord].

Mais revenons à Ayrault, sa ville et sa mémoire. Nantes a une histoire riche et variée. Le 20 octobre 1792, le proconsul Jean-Baptiste Carrier s’installait dans l’hôtel de La Villetreux, sis dans le sympathique et bien nommé quartier de La Petite Hollande. Il était missionné par le Comité de salut public pour « purger le corps politique de toutes les mauvaises humeurs qui y circulent ». C’est gentiment dit. C’est l’époque où les révolutionnaires qualifiaient la Loire de « baignoire nationale ». Carrier y a inventé le « mariage républicain »: on attachait deux par deux les prêtres et les religieuses, les nobles, les prostituées et les prisonniers de droit commun et on balançait tout ce beau monde dans la « baignoire », le plus souvent à l’endroit même où se dresse aujourd’hui le Mémorial pour l’abolition de l’esclavage, quai de la Fosse. L’histoire est taquine. G. Lenôtre, dans Les noyades de Nantes (Perrin, 1925), évalue le massacre à plusieurs milliers d’individus et raconte notamment comment les rares baigneurs qui arrivaient à se délier sous l’eau étaient achevés à coups de crosse. Bizarrement, Ayrault et Taubira ne se sont pas intéressés à ces petites facéties humanistes. C’est dommage. Buren nous aurait sûrement pondu un beau monument noir et blanc en forme de baignoire.

Julien Jauffret

[box class=”info”] Article de l’hebdomadaire “Minute” du 23 mai 2012 reproduit avec son aimable autorisation. En kiosque ou sur Internet.[/box]

Crédit photo : Pantalaskas via Wikipédia, licence CC.

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