Schoendoerffer : l’honneur d’un cinéaste

[box class=”info”] Chroniqueur des guerres perdues et des soldats oubliés, le cinéaste et écrivain Pierre Schoendoerffer est mort, mercredi 14 mars à l’âge de 83 ans, des suites d’une opération à l’hôpital Percy à Clamart. [/box]

Comme tous les grands aventuriers, Pierre Schoendoerffer a d’abord rêvé sa vie. Né à Chamalières, dans le Puy-de-Dôme, le 5 mai 1928, il a grandi avec Fortune carrée de Joseph Kessel, mais aussi avec les œuvres de Herman Melville, Joseph Conrad, Jack London… A vingt ans, « Schoen » expérimente la guerre. Quand il saute sur Diên Biên Phu, le 18 mars 1954, le caporal-chef du service cinématographique des armées (SCA) sait que la bataille est perdue. Pourquoi se lance-t-il dans le vide ce jour-là, sans brevet et avec un seul saut à son actif ? « J’étais parti pour l’Indochine avec cette idée simple et absurde: je serai le meilleur ou je mourrai. Dans l’un ou l’autre cas, c’est le jugement de Dieu. »

Il a filmé les combats à hauteur d’homme

La guerre d’Indochine a été l’examen de passage de l’adolescence à l’âge adulte de Pierre. On ne guérit jamais d’un aller-retour vers l’enfer. Lui n’a jamais quitté l’esprit chevaleresque qu’il y a trouvé. Impliqué dans les combats les plus durs du camp retranché de Diên Biên Phu, « Schoen » a enduré la captivité du camp numéro 43. La plupart de ses compagnons n’en sont jamais revenus. Depuis, ses romans, ses films, ses documentaires l’ont toujours retenu quelque part dans la boue, entre les collines « Eliane » et « Béatrice ». « Je suis un survivant. Je dois un tribut à ceux qui sont tombés là-bas », avait-il coutume de dire.

Au-delà de leur qualité cinématographique, ce qui fait tout le prix des films de Schoendoerffer – de La 317e section (1965) à La section Anderson (1967), en passant par Diên Biên Phu (1992) –, c’est leur concision, le refus de l’envolée facile, et enfin – et surtout ! – le respect de l’adversaire. Pierre Schoendoerffer ignore le mépris. A l’opposé des guerres modernes dites « humanitaires », où chaque soldat serbe, irakien, libyen, est un suppôt du mal absolu qu’il faut éradiquer sous des tonnes de bombes intelligentes, où les caméras sont proscrites sinon embarquées à 10000 mètres d’altitude dans un bombardier, Schoendoerffer a filmé les combats à hauteur d’hommes et de tranchées. Raison pour laquelle son œuvre n’a pas vraiment d’équivalent, surtout pas dans le cinéma hollywoodien trop préoccupé par les affres psychologiques de ses « boys » pour laisser traîner la caméra dans la jungle.

« …ne pas déchirer un lambeau de notre passé »

Dans La 317e section, caméra à l’épaule, son ami, Raoul Coutard, le chef opérateur de la Nouvelle vague, filmera Jacques Perrin (le lieutenant Torrens) et Bruno Crémer (l’adjudant Wilsdorff) dans les rôles de leur vie. Pour la sortie de L’honneur d’un capitaine (1982), le cinéaste Alexandre Astruc a sans doute écrit le plus bel hommage que l’on pouvait lui rendre: « Dans une époque où tout n’est que déclin et décadence, où les valeurs de courage, de dignité humaine sont bafouées, où l’opinion ne cherche qu’à se fabriquer des boucs émissaires, où l’héroïsme est une denrée qui n’a plus cours, le combat que mène Schoendoerffer depuis La 317e section est exemplaire: rendre leur tribut à des hommes qui n’ont eu d’autre tort que de tenter de renverser le cours de l’histoire. Il nous demande une chose: ne pas détourner les yeux devant ce qui fut, qu’on le veuille ou non, une page de notre histoire. Il nous demande, devant ces combattants anonymes, de ne pas déchirer un lambeau de notre passé ». Un jugement toujours d’actualité.

Lucien Valdès

[box class=”info”] Article de l’hebdomadaire “Minute” du 21 mars 2012 reproduit avec son aimable autorisation. En kiosque ou sur Internet.[/box]