Méditation pascalienne à l’ombre du drapeau turc

Méditation pascalienne à l’ombre du drapeau turc

« Les Turcs d’un côté, les Arméniens de l’autre, on se croirait… » Le Monsieur distingué était énervé. Refoulé par les CRS qui barraient la rue de Vaugirard, il s’était imaginé, comme moi et comme pas mal d’autres, qu’il allait pouvoir faire le tour et arriver au Luxembourg en remontant par la rue de Tournon. Las, une fois arrivé au sommet, après s’être frayé un passage dans la foule, un autre barrage. Le Monsieur distingué avait vainement tenté d’expliquer qu’il était quelqu’un d’important, membre d’un organisme officiel, – c’était écrit sur la carte qu’il brandissait –, et qu’on l’attendait à l’Institut océanographique. Les CRS n’avaient rien voulu entendre. Il y avait de quoi être énervé. Et puis c’est vrai que, entre le podium des Arméniens surmonté d’une énorme banderole « Négationnisme = racisme », et derrière, tenus à distance par force barrières et CRS pour éviter un massacre, toute la troupe des Turcs brandissant des drapeaux turcs, on se serait cru…

Le Monsieur distingué s’est arrêté. Il s’est raidi visiblement : puissance de l’autocensure, a fortiori devant le Sénat et quand on vient d’exhiber aux CRS une carte tricolore. Il a repris : « On se croirait au XXe siècle ». Puis, piteusement, pour se justifier : « Et nous sommes au XXIe ». Et il est reparti très vite en sens inverse.

Méditation pascalienne à l’ombre du drapeau turc

Blaise Pascal, marbre d’Augustin Pajou (1785), musée du Louvre. Crédit photo : Jastrow, domaine public.

Pendant que je redescendais à mon tour la rue condamnée, cette histoire de vingtième siècle me trottait absurdement dans la tête. « On se croirait au XXe siècle », quel sens est-ce que cela peut bien avoir ? Quel est le rapport ? Finalement, peut-être par besoin de me raccrocher à une pensée claire et forte, et française, je me suis rappelé la définition de la tyrannie dans les Pensées de Pascal : « La tyrannie est de vouloir avoir par une voie ce qu’on ne peut avoir que par une autre. On rend différents devoirs aux différents mérites, devoir d’amour à l’agrément, devoir de crainte à la force, devoir de créance à la science. On doit rendre ces devoirs-là, on est injuste de les refuser, et injuste d’en demander d’autres. Ainsi ces discours sont faux, et tyranniques : je suis beau, donc on doit me craindre, je suis fort, donc on doit m’aimer, je suis… » J’ai une majorité parlementaire, je décide de ce qu’on doit croire en histoire. Un fait historique, fût-il parfaitement attesté, fût-il aussi certain qu’un fait historique peut l’être – d’une certitude, comme on dit, morale –, ne peut pas faire l’objet d’une loi. Il peut y avoir de l’ignorance, il peut y avoir de la mauvaise foi, il peut y avoir de la folie à nier un fait historique, mais en tirer un délit pénal est de la tyrannie.

Il est frappant, me disais-je en essayant de trouver une rue latérale qui ne fût pas barrée, que, de tous les hommes politiques, philosophes médiatiques, membres de l’Académie, qui ont écrit contre cette loi dans les pages « Idées » du Figaro et les pages « Opinions » du Monde – ou est-ce l’inverse ? –, pas un n’ait rappelé ce principe si simple. Ils ont préféré battre la campagne, invoquer des considérations diplomatiques ou des intérêts commerciaux, expliquer qu’on ne pouvait pas légiférer sur ce génocide-là parce que la France n’y avait pas été impliquée (oh la grosse ficelle !), ou, au mieux, plaider en général pour la liberté d’expression. Il ne s’agit pourtant pas, ou il ne s’agit que très secondairement, de liberté d’expression. Ce qui est en cause, c’est le statut d’un fait historique : un fait historique ne peut faire l’objet d’une loi parce qu’il n’est, tout simplement, pas du même ordre. Mais la pensée officielle, dans la France d’aujourd’hui, est essentiellement désordonnée.

« D’où apprendrons-nous donc la vérité des faits ? Ce sera des yeux, qui en sont les légitimes juges, comme la raison l’est des choses naturelles et intelligibles, et la foi des choses surnaturelles et révélées ». Si Pascal y insiste dans Les Provinciales, c’est pour montrer que personne, pas même le pape, ne peut obliger à croire que les « cinq propositions » sont dans le livre de Jansénius. « Ce fut aussi en vain, lance-t-il aux jésuites, que vous obtîntes contre Galilée ce décret de Rome, qui condamnait son opinion touchant le mouvement de la Terre. Ce ne sera pas cela qui prouvera qu’elle demeure en repos; et si l’on avait des observations constantes qui prouvassent que c’est elle qui tourne, tous les hommes ensemble ne l’empêcheraient pas de tourner, et ne s’empêcheraient pas de tourner aussi avec elle. »

Les théologiens répondirent en distinguant deux catégories de faits : le fait simple et le « fait dogmatique », c’est-à-dire lié à une question de foi, qu’on est obligé de croire à peine d’hérésie. Il fut longtemps de bon ton pour les laïques de tourner en dérision ces subtilités. La République, qui faisait étudier Pascal dans tous ses lycées, se posait, contre l’Église, en championne de la libre recherche et de la science indépendante. Ces temps sont révolus. La République passe son temps à créer des faits dogmatiques, et pas seulement en histoire : en biologie, en démographie, en criminologie… Il est vrai que l’Éducation nationale a désormais d’autres classiques que Pascal. La terre, elle, continue de tourner.

Flavien Blanchon pour Novopress France.