Réalités identitaires du modèle économique allemand

Réalités identitaires du modèle économique allemand

L’Allemagne est à nouveau au centre des débats. Pour être critiquée ou prise en exemple. Mais le « modèle allemand » n’est pas seulement économique ; il est aussi culturel. La puissance économique allemande repose sur l’effort et la valeur du travail mais aussi sur un véritable patriotisme économique : pour les entreprises la préférence allemande est de l’ordre de l’évidence. Et l’Allemagne, malgré la culpabilisation et la mondialisation, demeure un pays enracinée où les traditions (fêtes populaires, costumes traditionnels, carnavals) restent vécues en profondeur. Voici un résumé de la dernière Polémia où est intervenu un bon connaisseur français de l’Allemagne.

L’exposant, ingénieur et directeur d’usine, a une très bonne connaissance professionnelle et personnelle de l’Allemagne. Il habite en Rhénanie mais a connu d’autres Länder (dont la Basse-Saxe). Son épouse est allemande et ses enfants sont scolarisés en Allemagne. Il partage actuellement sa vie professionnelle entre plusieurs pays, dont la France et l’Allemagne.

L’exposant apporte son témoignage et son analyse de la situation allemande, en avertissant que sa vision est sans doute empreinte de subjectivité, voire de partialité.

Exposé

Pour les Français, l’Allemagne est une terre inconnue. C’est particulièrement le cas pour la presse, qui en véhicule une analyse très prismatique. Par exemple, Le Monde titrait récemment sur « 600 000 retraités allemands obligés de travailler ». De même, la visite du Pape en Allemagne a été relatée de manière biaisée dans les médias français.

Pourquoi l’Allemagne conserve-t-elle une spécificité, notamment culturelle ? Où en est la culture (au sens populaire) allemande, vécue au quotidien ? Y-a-t-il encore une identité allemande ?

1) Système éducatif

Comment expliquer la difficulté pour les mères à concilier vie de famille et vie professionnelle ?

Une mesure récemment mise en œuvre témoigne de cette difficulté : un chèque mensuel de 100€ est offert aux parents ne plaçant par leurs enfants en crèche. Les parents sont âgés – souvent de 35 ans au 1er enfant – mais la cellule familiale s’est bien conservée car les grands-parents s’occupent beaucoup des jeunes enfants. Ce recours aux grands-parents permet aux femmes de continuer à mener une vie professionnelle.

Les Allemands déménagent peu car la densité de population est très forte, de sorte que l’on peut changer d’occupation professionnelle sans déménager.

Les enfants font l’objet de beaucoup d’attention, comme en témoigne cette anecdote : pour entrer à l’école maternelle (à 3 ans et demi), la fille de l’intervenant a été testée sur sa maîtrise de la langue allemande pendant 45 minutes. Il s’agit d’un test systématique, destiné à détecter les difficultés de manière précoce.

A l’âge de 10 ans, les enfants sont orientés entre trois voies, des meilleurs aux moins bons : le Gymnasium, la Hauptschule, la Realschule (un tiers environ pout chaque filière). Cette orientation ne revêt pas une connotation sociale et il existe de nombreuses passerelles entre ces filières.

Les professeurs allemands ont une attitude différente des Français : la Loi fondamentale leur interdit le droit de grève, ils enseignent au moins deux matières (ce qui enrichit leur relation avec les élèves), ils gagnent en moyenne 55K€ par an (contre 31K€ en France). Le système fonctionne bien, notamment du point de vue de la relation professeur-élève.

Dans une entreprise française, on veille à l’intelligence, au potentiel… En Allemagne, on veille à l’expérience (cf. la figure du Meister, artisan reconnu pour son savoir-faire) et au savoir (cf. la figure du Doktor, dont le titre repose sur une accumulation de savoirs et de travail). Il existe ainsi des docteurs en machine-outil.

L’apprentissage revêt une grande importance et les entreprises veillent à entretenir leur filière d’apprentissage. Une entreprise se sent un devoir moral envers ses apprentis. Après sa formation, l’apprenti est très indépendant.

Un exemple témoigne du décalage entre la France et l’Allemagne en ce qui concerne les filières d’apprentissage : récemment, aucun tourneur-fraiseur n’a pu être trouvé en Normandie – situation inimaginable en Allemagne.

La scolarité des enfants handicapés est prise en charge quel que soit le niveau de handicap. En Allemagne, la solidarité est un devoir, mais pour sa communauté : les aides au handicap sont ainsi octroyées à partir de deux années de cotisation.

2) Relation au travail

Le manager français arrivant en Allemagne est confronté à un choc culturel : la culture du respect du travail et la conception de l’entreprise comme appartenant aux salariés. En Allemagne, on négocie avec les représentants des syndicats de branche – et non avec des syndicalistes locaux.

Les relations au travail sont extrêmement simples, directes et égalitaires et reposent sur un principe de transparence et d’honnêteté totales.

Le Betriebsrat (comité d’entreprise), composé de représentants du personnel, est la structure centrale du dialogue social au sein de l’entreprise. Exemple d’une Betriebsversammlung (assemblée des salariés) où le président de l’assemblée a fait applaudir le management.

Quelques exemples témoignent de l’efficacité du dialogue social : dans telle usine, les ouvriers ont travaillé 50 à 54 h / semaine pendant 3 mois pour honorer une commande ; tel accord de maintien de l’emploi a prévu 2 heures supplémentaires gratuites par semaine pendant 3 ans.

Une anecdote : 2 heures d’une action de solidarité européenne se sont traduites de manière très différente en France (grève) et en Allemagne (cahier de pétition).

La retraite n’est pas un sujet. Si besoin, on peut d’ailleurs faire appel aux retraités.

Les « mini-jobs » à 400 €, pas imposés et très peu chargés, ont permis de développer un univers de services, à travers des jobs complémentaires : le travail est très respecté.

3) Une forme de nationalisme économique

Après la Seconde Guerre mondiale, le sentiment national s’est transformé en fierté du made in Germany, de nature religieuse.

Pour chercher des fournisseurs, on s’adresse à des Allemands, de préférence localement : une entreprise allemande n’achète qu’à des entreprises allemandes. Les Allemands refusent l’externalisation, sachant qu’ils peuvent faire montre d’une forte résistance passive. La préférence allemande est de l’ordre de l’évidence.

Une anecdote : dans la comédie musicale Starlight Express, l’ICE a le mérite suffisant d’être toujours ponctuel (« immer pünktlich ») et est ovationné par le public allemand.

Le concept de diversité a été entièrement axé sur les handicapés en Allemagne. Aucun effort partisan sur ce sujet.

4) La laïcité : une obsession absente

Rappel : en Allemagne, il y a 25 millions de catholiques, autant de protestants et 4 millions de musulmans.

Il est agréable quand le concept de laïcité n’existe pas… 10% de l’impôt sur le revenu est versé au denier du culte : l’impôt de l’église est payé par conviction sociale. Faire la démarche de ne pas le payer est mal vu.

La vie communautaire et religieuse est vécue normalement et naturellement. Il n’existe pas de séparation dogmatique entre religion et vie publique et la religion participe de la vie culturelle.

Exemple de la confrérie de St-Martin : ses membres se retrouvent entre hommes, souvent pour boire de la bière…

5) Calendrier de la vie festive

Exemple du village de J…en Rhénanie Westphalie. (2000 habitants) : pour l’Oktoberfest, on monte une tente de 800 personnes, que l’on conserve jusqu’à la St-Martin puis jusqu’à l’ouverture du Carnaval le 11 novembre. C’est alors le marché de Noël qui s’ouvre pour un mois et demi. Les fêtes du Carnaval ont lieu en février, avec plusieurs sessions (Sitzungen, où tout le monde est costumé et salue « à la Carnaval »). On adopte des costumes traditionnels : les filles se déguisent en Fifibrindacier… On défile.

En mai, l’association des jeunes du mois de mai organise les festivités : on peut être désigné pour offrir le petit-déjeuner à l’ensemble du village ; les jeunes gens à marier défilent en frac le matin ; les jeunes filles et jeunes gens défilent en couple l’après-midi (après mise aux enchères des filles). L’arbre de mai est abattu à la fin. Il s’agit là encore d’une tradition vécue, qui ne recèle aucune connotation politique.

Les Allemands se réunissent régulièrement dans un cadre festif, ce qui constitue un fort ciment villageois et social.

6) Immigration et intégration

Caveat : l’exposant a surtout l’expérience des villes moyennes.

L’immigration n’est pas vécue de la même manière en Allemagne, où l’on constate peu d’agressivité. A noter que l’ouvrage de Sarrazin a été discuté sereinement en Allemagne, contrairement à l’image qu’en ont diffusée les médias français.

L’immigration s’est faite en deux temps : d’abord turque puis est-européenne (polonaise surtout). Les Polonais s’intègrent remarquablement bien, ce qui a changé positivement l’image des Polonais.

A J…, il y a une journée de l’intégration et de la culture, avec les communautés qui préparent chacune sa cuisine etc. – le tout sans tensions.

L’intégration par la langue ne fait pas obstacle à la conservation de ses traditions.

7) Le consensus social et populaire

55% des Allemands seraient aujourd’hui favorables à une grande coalisation, dont le précédent a laissé un souvenir d’harmonie. La coalition Union-FDP est mal aimée car recèle des tensions internes.

Le nucléaire n’est pas un sujet polémique en Allemagne. Il n’y a pas de Canard enchaîné en Allemagne, où l’on ne recherche pas le conflit, ni le scandale.

8) Synthèse et conclusion

Il ne faut pas masquer les aspects négatifs de la culture allemande :

– la société allemande est très matérialiste (il faut avoir sa maison, sa voiture…), ce qui est aussi facteur de sous-natalité (l’enfant vient après les équipements !) ;
– la bureaucratie est critiquée mais admise ;
– la société est très auto-policée (une forte pression sociale s’exerce, pour ne pas traverser au feu rouge, pour déneiger son trottoir…), ce qui fait que les Allemands ne sont pas des touristes aimés (hors de chez eux, ils sont donneurs de leçons et se censurent moins).

Les Allemands ont un sens prononcé de la société, voire de la communauté, que l’immigration et la mondialisation ont moins dénaturé, semble-t-il, qu’en France où les influences extérieures ont plus d’effet. Les traditions demeurent plus vivaces et conservent à la communauté des liens encore forts et vivants : s’habiller en tenue traditionnelle en Forêt Noire ou en Bavière ne relève pas du folklore pour touristes mais de la vie familiale et villageoise. De même, le drapeau allemand flottant chez un particulier n’est pas vu comme une incongruité.

On parle du peuple et non d’entités abstraites (la République, la Nation). Les Allemands ont conservé une vision homogène du peuple.

Discussion

Sur le syndicalisme : les syndicats français sont multiples et reposent sur des permanents ; les syndicats allemands sont organisés par branche et travaillent en dehors des entreprises, avec les associations patronales. Dans une entreprise allemande, il n’y a donc qu’un syndicat – fort et suivi mais unique.

Sur la culture du travail : faire travailler Français et Allemands dans une entreprise est souvent difficile (d’où l’organisation d’ateliers interculturels), car les habitudes culturelles survivent dans le travail.

Sur la religion : la pratique religieuse n’est pas forcément forte, mais l’appartenance religieuse est vécue. Les musulmans et juifs ne disposent pas du même système d’impôt d’église. Ce dernier est bien considéré comme un impôt.

Sur l’évolution économique de l’Europe et sa gouvernance : les Allemands raisonnent en Allemands et cherchent à maintenir leur modèle économique. « Les Allemands aiment les Français mais ne les respectent pas – et vice-versa ».

Sur l’évolution démographique de l’Allemagne : les Allemands peuvent de fait s’appuyer sur l’Europe de l’Est, considérée comme une colonie économique. Beaucoup de couples sont sans enfants. En revanche, l’adoption (de petits Allemands) est plus aisée qu’en France.

Sur la spécificité culturelle allemande et l’Europe fédérale : le Volk allemand est assis sur la langue allemande (avec un Hochdeutsch national et des dialectes régionaux). Les Allemands voient le sud de l’Europe avec méfiance et se tournent vers l’est. On constate une faible mobilité des Allemands, y compris entre Länder. Lire à ce sujet l’Histoire de la Germanie d’Henri Bogdan.

Sur le rapport aux élites et le maintien d’un soutien populaire à la politique européenne de l’Allemagne : les Allemands sont prêts à beaucoup accepter sous réserve de respecter certains fondamentaux : une vie peu chère, une inflation faible, pas de limitation de vitesse sur les autoroutes, la liberté du travail… Merkel c’est l’Allemagne : elle est sérieuse, honnête, ingénieur, exemple de méritocratie.

[box class=”info”]Source : Polémia – 2/12/2011[/box]

Photo en Une : le Berliner Dom. Crédit : Ariel Martini via Flickr (cc)