Crise économique : quand les Américains n'assument pas leurs responsabilités

Crise économique : quand les Américains n’assument pas leurs responsabilités

[box class=”info”] Faire fonctionner l’Europe des 27 (Union européenne) ou celle des 17 (Eurogroupe, c’est-à-dire les pays membres de la zone euro) n’est pas chose aisée. Les sommets se suivent et montrent les limites d’une organisation dépourvue de colonne vertébrale. En effet l’Europe souffre de n’être pas d’abord politique ; c’est ce qu’avait compris le général de Gaulle en signant avec le chancelier Adenauer le traité d’ « amitié et de coopération franco-allemand » – plus communément appelé « Traité de l’Elysée » – le 22 janvier 1963. Ce texte prévoyait trois grands domaines d’action : la politique étrangère, la défense et les mesures concernant la culture, l’éducation et la jeunesse (avec la création d’un Office franco-allemand de la jeunesse). [/box]

De Gaulle et Adenauer : une volonté politique commune

Malheureusement Jean Monnet – l’homme des Américains – parvint à torpiller cette avancée politique en manœuvrant, lors de la ratification, pour que ses amis du Bundestag vident le préambule du traité de sa substance et en fassent une profession de foi atlantiste. Le rêve de l’Europe politique, tel que le voyait Charles de Gaulle, s’évanouissait donc. Le chancelier Adenauer démissionnait le 15 octobre 1963 et était remplacé par un ami des Etats-Unis, Ludwig Erhard.

L’Union européenne, entre replâtrages et expédients

En l’absence de cette colonne vertébrale politique, ça tire à hue et à dia. Difficile qu’il en soit autrement tellement les intérêts économiques et financiers apparaissent divergents. Quels points communs présente l’économie allemande – essentiellement industrielle et fortement exportatrice – avec celle de la Grèce– fort peu industrielle et axée principalement sur le tourisme ? Aucun. On fonctionne donc au jour le jour, les replâtrages succédant aux expédients.

Il est vrai que la partie ne semble pas facilitée par l’existence de trois catégories de pays qui ne jouent pas dans la même cour. Les « grands » (Allemagne, Royaume-Uni et France) qui affichent encore quelques prétentions – économiques et militaires – à exister dans le concert des nations et à jouer un rôle mondial. Ce qui n’est plus tout à fait le cas des « moyens » (Italie, Espagne, Pologne) qui se contentent de jouer les forces d’appoint au sein de l’Union. Quant aux « petits » (Portugal, Danemark, Belgique, Pays-Bas…) il y a bien longtemps qu’ils sont sortis de l’histoire, leur participation à la construction européenne s’expliquant uniquement par des considérations purement mercantiles. On sert de tête de pont aux entreprises américaines soucieuses de pénétrer le marché européen dans le cas de l’Irlande qui offre aux « envahisseurs » un impôt sur les sociétés particulièrement compétitif : 12,5%, alors que les taux allemands, français et britanniques dépassent en moyenne les 30%.

La production agricole danoise (élevage intensif de porcs) utilise le marché allemand comme débouché principal. En Flandre, Anvers offre un énorme quai de déchargement aux marchandises chinoises qui vont, ensuite, inonder l’Europe. Bref ces « petits » ne voient dans l’Union européenne qu’un simple marché qu’ils utilisent au mieux de leurs intérêts économiques. Ayant renoncé à toute ambition géopolitique, l’idée d’investir dans des dépenses de souveraineté (défense, affaires étrangères) leur est devenue complètement étrangère. Dans ce domaine – et dans d’autres – ils s’en remettent au bon vouloir de Washington et de l’OTAN.

Jean Monnet, l'homme des Américains

Pour toutes ces raisons, il est impossible à cette mosaïque biscornue de tenir la dragée haute aux Etats-Unis ; la soumission constitue la règle et le renoncement la philosophie. Pourtant les chiffres de la zone euro sont « bien meilleurs » que ceux de l’Etat fédéral américain ; c’est ce qu’aimaient à rappeler Christine Lagarde, quand elle était ministre, et Jean-Claude Trichet, ardent défenseur de l’euro, il y a quelques mois. Pour le déficit public en pourcentage de budget, on note 4,4% pour la première et 10,8% pour le second. Pour la dette publique en pourcentage du PIB, en 2010, la première affiche 85.1%, le second 92.9%. Rien n’autorise donc les Etats-Unis à nous donner des leçons.

C’est pourtant ce qu’ils ont entrepris de faire le 16 septembre dernier à Wroclaw (Pologne) à l’occasion d’une rencontre des dix-sept membres de l’Eurogroupe (pays de la zone euro). S’étant invité à cette réunion, Timothy Geithner, secrétaire américain au Trésor, a indiqué que la « division » des Européens fait peser « un risque catastrophique » à l’économie mondiale.

Une Europe qui posséderait une certaine consistance politique aurait rappelé à Monsieur Geithner quelques vérités

Mercredi 3 août 2011

La dette publique américaine dépasse le seuil des 100% du PIB et atteint 14.580,7 milliards de dollars, après que le gouvernement Obama a emprunté 238 milliards sur une seule journée. Ce jour-là, la dette a dépassé le PIB de 2010 (14.526,5 milliards de dollars).

Vendredi 5 août 2011

Sans-abri à Los Angeles (USA)

L’agence de notation Standard & Poor’s retire aux Etats-Unis le prestigieux triple A qu’elle accordait à la dette fédérale ; l’Etat fédéral jouera désormais en « seconde division » avec la note inférieure AA+. Standard & Poor’s accompagne sa décision du maintien d’une « perspective négative » : elle n’exclut pas une dégradation supplémentaire dans les dix-huit prochains mois. Les raisons apparaissent indiscutables : « le plan de rééquilibrage du budget sur lequel le Congrès et l’administration se sont récemment mis d’accord, mardi 2 août, est insuffisant par rapport à ce qui serait nécessaire pour stabiliser la dynamique à moyen terme de la dette publique ». Notons au passage, qu’à fin 2010, l’exposition des banques européennes à la dette publique américaine s’élevait à 752 milliards de dollars (dont 25 pour BNP Paribas), d’aprèsla BRI(Banque des règlements internationaux).

Jamais autant de pauvres recensés aux USA

On pourrait également remettre les Américains à leur place dans d’autres secteurs où ils ne brillent pas particulièrement. C’est le cas pour le déficit commercial qui affiche 497,82 milliards de dollars en 2010 contre 374,9 en 2009.

« Depuis la crise financière de 2008 qui a détruit plus de huit millions d’emplois, quatorze millions de personnes sont sans travail aux Etats-Unis, dont six millions sont des chômeurs de longue durée (…) Le taux de chômage était de 9,1% au mois d’août. Mais si on prend en compte toute la population, y compris celle qui a renoncé à chercher un emploi, le taux de chômage s’établit en fait à 16,2%, selon le Labor Department. » (Les Echos, 19/09/11).

Nicolas Sarkozy : une habitude de soumission face aux USA

Comme cela fait plus de trois ans que ce chômage de masse perdure, il a un impact désastreux sur la pauvreté. « Le Census Bureau a dénombré ainsi 46,2 millions de pauvres en 2010, 2,6 millions de plus qu’en 2009. Un record depuis cinquante ans que cette statistique existe. Malgré la loi sur l’assurance santé adoptée fin 2009, le pourcentage des Américains non couverts s’est accru passant de 16,1% en 2009 à 16,3% en 2010. » (Alternatives économiques, octobre 2011).

Enfin, conséquence des fameux subprimes (prêts hypothécaires à risque) qui ont déclenché la crise de 2008, « près de onze millions de procédure de saisie ont été lancées par les organismes prêteurs depuis le début 2008. Plus de vingt millions de personnes sont concernées, dont 2,8 millions à ce jour ont perdu leur logis » (le Monde, 12 octobre 2010). Déjà 7,6 millions de familles ont été dessaisies de leurs logements, faute de pouvoir honorer leurs échéances bancaires, et 7,4 millions supplémentaires devraient être délogés d’ici à 2016, selon le consultant Housing Predictor. Un désastre qui incombe assurément aux établissements financiers qui ont fait miroiter à leurs clients des crédits hypothécaires devenus insupportables quand les taux d’intérêts se sont mis à grimper. Au troisième trimestre 2011, 610 000 propriétés ont encore été saisies par les banques auprès d’emprunteurs incapables d’honorer leurs échéances depuis des mois.

Les mauvaises habitudes ont la vie dure

Cette situation pour le moins peu brillante n’a pas empêché le président des Etats-Unis, lors d’une conférence de presse donnée à l’issue du sommet du G20 qui vient de se tenir à Cannes, de donner une nouvelle fois son avis sur la crise que traverse l’Union européenne : « En ce qui concerne l’Europe, nous sommes venus à Cannes pour discuter avec nos amis européens de la façon dont ils pouvaient partir du plan sur lequel ils se sont mis d’accord la semaine dernière pour résoudre cette crise, a-t-il déclaré avant de condescendre à donner un satisfecit : « Après avoir écouté nos partenaires européens ces deux derniers jours, je suis certain que l’Europe est à la hauteur de ces difficulté ».

Les dirigeants européens, au premier rang desquels Nicolas Sarkozy, se sont par contre bien gardés de demander à M. Obama quelles mesures il entend prendre pour tenter de résoudre la crise dans son propre pays. Les mauvaises habitudes – notamment de soumission face aux USA – ont décidément la vie dure.

Crédit photos : Ludwig Wegmann, licence CC ; Chris Sansenbach Flickr ; Pete Souza licence CC.