Archéologie : des sépultures médiévales visitées pour de surprenantes raisons

Archéologie : des sépultures médiévales visitées pour de surprenantes raisons

04/11/2011 – 08h45
VIENNE (NOVOpress) — De récentes fouilles archéologiques ont démontré que de nombreuses sépultures de l’Europe médiévale, principalement datées d’entre le milieu du 5ème et le milieu du 8ème siècle, ont été systématiquement visitées, à de rares exceptions près. Jusqu’à présent, les archéologues s’accordaient pour accuser les pilleurs de tombes à la recherche des richesses enterrées avec leurs occupants. Pour Edeltraud Aspöck, chercheuse post-doctorante à l’académie autrichienne des sciences, il se pourrait qu’une toute autre raison, plus complexe, ait poussé des individus à “fouiller les tombes”. Explications.

Objets disparus, corps déplacés, crânes manquant… Des similarités existent d’un bout à l’autre de l’Europe dans les cimetières étudiés par Edeltraud Aspöck. Le premier d’entre eux est un cimetière autrichien du 6ème siècle, où il apparaît que seuls certains types d’objets ont été récupérés. Le second, un cimetière anglais un peu plus récent, où quelques corps furent découverts dans des postures étranges. La similarité qui existe dans la façon dont les corps ont été manipulés indiquerait qu’il s’agit plus qu’un simple pillage.

Comment reconnaître une tombe visitée après plus de 1000 ans ?

Les archéologues fouillant les sites savent reconnaître une tombe rouverte lorsqu’ils la comparent avec les contours d’un autre trou, dont la terre est souvent plus foncée, aux alentours de la tombe originale. Ils trouvent parfois d’autres indices dans les couches supérieures de la terre, comme des bouts d’os, de la céramique ou des coquilles d’escargots. Les sédiments fins accumulés au fond de la tombe indiquent que celle-ci est restée ouverte, permettant aux éléments de remplir le trou au fur-et-à-mesure.

Les corps peuvent aussi fournir des indices, mais ceux-ci ne sont pas évidents à interpréter. La position des os, par exemple, peut indiquer la progression de la décomposition lorsque la tombe fut rouverte. Peu de temps après l’enterrement, alors que les os sont encore reliés entre eux par les tendons, les tissus et les vêtements, le corps peut être changé de place sans tomber en morceaux. Mais à mesure que la décomposition avance et que ces connexions se désintègrent, les différentes parties du corps se désolidarisent si le corps est manipulé et certains os s’éparpillent, explique Edeltraud Aspöck dans un article du Oxford Journal of Archaeology.

C’est la raison pour laquelle il est si important d’être précautionneux lorsque l’on recherche des signes d’intervention humaine car, selon notre archéologue, les processus naturels (tels que la libération de gaz, la pression de la terre, l’effondrement du corps et l’action de petits animaux) peuvent aussi déplacer les os.

Le cimetière du haut moyen-âge, théâtre des luttes de pouvoir ?

Brunn-am-Gebirge est un cimetière situé en Autriche datant du 6ème siècle, qui a été laissé par une tribu germanique, les Langobards (ou Lombards). Il contient 42 tombes dont toutes, sauf une, ont été visitées. Selon les relevés et constatations réalisés sur place, la plupart des tombes auraient été retournées avec un outil, remuant les os dans les cercueils. Plutôt que des pilleurs, Edeltraud Aspöck soupçonne les Langobards eux mêmes. “Certains chercheurs pensent qu’au haut Moyen-Âge, les cimetières étaient les théâtres de jeux de pouvoir, servant à faire apparaître les morts avec de riches objets. Ce pouvait être un facteur important entre familles ou clans rivaux” explique-t-elle.

À Brunn-am-Gebirge, les archéologues ont trouvé des grenats, éléments faisant partie des broches laissées dans les tombes, des anneaux de bronze et d’argent, et divers éléments de pendentifs et de ceintures. En se basant sur les restes découverts, il fut rapidement possible d’identifier les tombes féminines (broches, pendentifs et colliers) des tombes masculines (armes et ceintures). Dans les deux cas, de la vaisselle ainsi que des peignes ont aussi été retrouvés. “Je pense que les objets dans les tombes n’avaient pas seulement une valeur matérielle mais aussi une valeur symbolique élevée et qu’ils faisaient partie de l’identité de ce peuple”, explique notre chercheuse, avançant même que les Langobards auraient pu emporter ces objets avec eux comme souvenirs des individus décédés, lorsqu’ils ont quitté la région au milieu du 6ème siècle.

La façon dont les corps ont été manipulés est aussi révélateur. Le cas des crânes est particulièrement notable puisque c’est la partie du corps qui manque le plus souvent dans les tombes. Dans plus d’un tiers des tombes rouvertes après la décomposition du corps, il manque le crâne. De plus, deux tombes dans lesquelles les corps n’étaient certainement pas entièrement décomposés lors de leur réouverture, contiennent deux crânes chacune. Ces crânes supplémentaires semblent avoir été déposés là après la réouverture de la tombe.

“Les fouilleurs de tombe ont peut-être séparé les crânes des corps décomposés afin d’empêcher les morts de revenir ou de se mettre en colère. Il est probable que les crânes aient été conservés en tant que reliques par les Longobards lors de leur départ de la région”, écrit Edeltraud Aspöck. La raison pour laquelle une seconde tête a été placée dans deux des tombes reste toutefois un mystère.

Des postures étranges

Un second cimetière, Winnall II, dans le sud de l’Angleterre, daté du milieu du 7ème siècle, contient 45 tombes. Aucun indice ne laissait penser aux chercheurs que les tombes avaient été visitées d’autant plus que les squelettes (à part 2) avaient été retrouvés avec leurs os “en place”.

Mais en analysant les résultats des fouilles, Edeltraud Aspöck a repéré des similarités avec les tombes de Brunn-am-Gebirge, notamment la présence de coquilles d’escargots ou d’os étrangers aux corps enterrés.

Certains corps du cimetière de Winnall II furent découverts dans des positions étranges : leurs jambes pliées ou tordues, leurs pieds liés, les têtes décapitées ou leurs bras placés sur leur tête. Au départ, les archéologues pensèrent qu’ils avaient été enterrés de cette façon. Cependant, Edeltraud Aspöck a trouvé de nombreux indices laissant à penser que les tombes furent rouvertes afin de manipuler les corps.
Étant donné qu’à cette époque ces peuples n’enterraient pas de biens matériels avec leurs morts, il est peu probable que les fouilleurs de tombes cherchaient des richesses à voler. D’après elle, certains évènements ont pu poussé les vivants à croire que les morts les hantaient (en provoquant de la malchance). En bougeant les corps, ils espéraient probablement confiner les morts dans leur tombe.

Le travail d’Edeltraud Aspöck éclaire d’un nouveau jour l’étude des tombes médiévales et donne quelques éléments clés quant aux traditions funéraires méconnues des vieux peuples européens.

Photo en Une : Desiderius, dernier roi des Lombards (8ème siècle). Crédit : historyfiles.co.uk