Robert Lamoureux nous a faussé compagnie

Robert Lamoureux nous a faussé compagnie

Robert Lamoureux est entré de son vivant au panthéon de la culture populaire française. A 91 ans, il nous a quittés. Avec lui, c’est bien plus qu’un auteur de pochades qui s’en va.  L’Elysée a même reconnu – sans le faire exprès – que sa mort marque une rupture historique.

Le rédacteur du communiqué déplorant, au nom du président de la République, la mort de Robert Lamoureux n’a pas dû se rendre compte de ce qu’il faisait dire, et penser, à Sarkozy, ni du message doublement funèbre qu’il envoyait aux Français: « La disparition de Robert Lamoureux, qui portait un regard sur le monde aussi léger et désinvolte que désabusé et lucide, mais toujours bienveillant, prive tous les Français d’un des derniers représentants de l’esprit parisien. » « Un des derniers » En effet.

Robert Lamoureux, c’était un mélange de gouaille parisienne et d’élégance française, un cocktail qui fut aussi celui de sa vie – lui, fils de poinçonneuse du métro parisien et de père de passage, enchaînant les petits boulots jusqu’à atterrir à Colomb-Béchar, porte d’entrée algérienne sur le Sahara, et qui épousera en secondes noces une pensionnaire de la Comédie-Française du nom complet de Magali Uramie Lucinde Pichon de Vendeuil, patronyme fleurant bon l’aristocratie charentaise – même si elle était née dans le Gard –; tout comme celui de Lamoureux – son véritable nom – sentait bon la France que l’on ne disait pas encore « d’en bas », puisqu’elle était la France tout court.

L’an dernier, alors qu’à 90 ans il versifiait toujours, il avait composé un court poème qui révèle que s’il fut fier et heureux de ce qu’il a fait, il n’avait pas conscience de faire partie du patrimoine culturel de la France: « J’ai connu dans ma vie quelques années de gloire / Des applaudissements, des amours, de l’argent / Mon nom n’a plus d’écho que dans quelques mémoires / Voyez, je n’suis pas malheureux pour autant. »

« Monsieur » Robert Lamoureux

A son décès, Jean-Marie Bigard, le plus couru des humoristes français, l’a contredit, rendant hommage à celui qui fut son « deuxième papa » et auquel il disait: « Robert, je t’ai tout pris, tout piqué: les gags à tiroir, l’intonation, la musique, les ruptures, absolument tout. » « Dans un de mes premiers spectacles, raconte l’humoriste, je faisais une compilation de sept minutes des sketches de Robert Lamoureux. Les gens étaient dépouillés de rire, et à la fin, je disais: “Voilà, mesdames et messieurs, ce que je viens de vous faire là, ça a quarante-cinq ans et c’est de Monsieur Robert Lamoureux.” »

Non seulement Robert n’était pas oublié, mais sa descendance est riche – la légèreté en moins, hélas. Si Bigard et beaucoup d’autres ont copié sa technique, son humour, fut-il boulevardier, ne versait jamais dans le « lâcher de salopes » (et ce n’est pas seulement une histoire d’époque), restant toujours empreint de bienveillance – là où règne désormais la férocité – et d’une recherche poétique bien éloignée de la caricature qui a si souvent été faite de ses œuvres.

Témoin ce poème – encore! – baptisé « La sexualité racontée aux enfants », qui vaut mieux, à lui seul, que tous les cours d’éducation sexuelle dispensés de nos jours dans les écoles et restitué ici tel que Robert le déclama en 1958 dans la célèbre émission de Jean Nohain, « Trente-six chandelles »: « Le rosier ne sait pas comment se font les roses / La lionne a des lionceaux sans avoir rien appris / Aimer, se reproduire est dans l’ordre des choses / Moi-même je l’ai su sans qu’on m’en ait rien dit / Laissez donc la nature expliquer ces mystères / Laissez vos enfants croire aux enfants dans les choux / Ils sauront en leur temps ce qu’il convient de faire / Et ce qu’ils devront faire, ils le feront / Sans vous. »

Auteur prolifique de chansons (dont certaines reprises par Patachou ou Yves Montand – lequel avait pourtant refusé, à la fin des années 1940, des textes que Robert Lamoureux avait écrits pour lui) et de pièces de théâtre ayant, pour certaines, dépassé le millier de représentations, Robert Lamoureux restera, bien sûr, comme le réalisateur de la trilogie devenue « culte »: Mais où est donc passée la 7e Compagnie? (1973), On a retrouvé la 7e Compagnie (1975), La 7e Compagnie au clair de lune (1977).

Là encore, au-delà des répliques et des scènes irrésistibles qui se sont transmises de génération en génération, les trois opus sont marqués par une exquise bienveillance à l’égard de tous les protagonistes de la débâcle de 1940. Certains sont plus raillés que d’autres, certes, mais dans un esprit qui n’a plus cours aujourd’hui et qui fait que l’Allemand est moqué en tant qu’Allemand et non en tant que représentant de l’idéologie national-socialiste; mais aussi pour sa bêtise et non pour sa barbarie.

La genèse de la 7e Compagnie reste d’ailleurs une énigme. Tantôt Robert Lamoureux, né en 1920, a dit s’être inspiré de ses souvenirs personnels et expliqué qu’à 20 ans, si on n’est pas mort, on rit de ses mésaventures; tantôt il a confié avoir puisé son inspiration dans des lectures, tel un texte publié par le cinéaste Bernard Toublanc-Michel (qui fut son assistant) dans le quotidien « L’Aurore ». Il y a sans doute un peu des deux, ainsi qu’une rare aptitude à sentir et perpétuer l’esprit français. Sorti la même année que Les Aventures de Rabbi Jacob, de Gérard Oury, qui dépassa les sept millions d’entrées, Mais où est donc passée la 7e Compagnie? frisa avec les quatre millions de spectateurs.

Dans Saint-Mandé, chanson consacrée à sa ville natale (alors dans le département de la Seine), Robert Lamoureux avait écrit: « Saint-Mandé pour moi, c’est un petit village / Je croise dans la rue des gens que je connais / Je pourrais mettre un nom sur tous les visages / Et si le bon Dieu veut, c’est là que je mourrais. » Le rédacteur du communiqué de l’Elysée, dans son étourderie, a décidément vu juste.

Antoine Vouillazère

[box class=”info”] Article de l’hebdomadaire “Minute” du 3 novembre. En kiosque ou sur Internet.[/box]

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