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Victor Farias et le scandale de Salvador Allende [2/2]

Victor Farias et le scandale de Salvador Allende [2/2]

[box class= »warning »]Les informations sur la confirmation du suicide de l’ancien président chilien Salvador Allende risquent de raviver les polémiques récentes sur son passé. Voici quelques années, des controverses avaient sérieusement entaché l’icône du monde progressiste, tombé les armes à la main contre la réaction. En 2005, la revue Aventures de l’histoire publiait un entretien réalisé par son rédacteur en chef avec l’universitaire chilien Victor Farias, l’homme par lequel le scandale est arrivé. Nous remercions aventuresdelhistoire.blogspot.com de nous avoir autorisé à reproduire ce texte.[/box]

[box]Victor Farias a deux ambitions : lutter contre l’hitlérisation rampante du monde par la philosophie heideggerienne et obliger la gauche chilienne à regarder son histoire en face. Mais le professeur chilien vient de découvrir qu’il est bien plus facile de dénoncer un philosophe allemand que de dévoiler le passé douteux de Salvador Allende.[/box]

Victor Farias nous a reçus le vendredi 22 juillet 2005 dans les locaux de l’institut d’Amérique latine de l’université Libre de Berlin, près de la Breitenbachplatz, un magnifique bâtiment bauhaus, miraculeusement épargné par les bombes. Dans son bureau du deuxième étage, encombré de livres et où trône un ordinateur antédiluvien, le professeur Farias répond à l’abondant courrier et à l’avalanche de critiques que lui a valu son livre sur Salvador Allende. Il me tend en colère une photocopie de l’article d’Elisabeth Roudinesco paru dans Libération :
— C’est ridicule ! Elle m’accuse d’avoir fait d’Allende un nazi. C’est complètement faux.
L’universitaire est pourtant habitué aux polémiques musclées depuis la publication en 1987 de son célèbre Heidegger et le nazisme qui a suscité un très vif débat dans la classe intellectuelle française entre pro et anti-heideggeriens. Avant d’entrer dans le vif du sujet, je souhaite mieux connaître ce petit homme qui s’attaque aux grands mythes de la philosophie européenne comme à ceux de la gauche mondiale.

[question]Professeur Farias, comment devient-on philosophe ?[/question]

[answer]Je suis né en 1940 à Santiago du Chili, au sein d’une famille chilienne traditionnelle. Mon père était issu de la paysannerie moyenne alors que la parentèle de ma mère collectionnait les médecins, les aliénistes et les psychologues.
Grâce à mes appuis familiaux, la carrière médicale s’ouvrait en grand pour moi. Ma mère me voyait déjà psychiatre. Ses rêves se sont effondrés quand je suis revenu horrifié d’une visite à l’asile de Santiago dont mon oncle était un des directeurs, la même institution où Salvador Allende avait fait ses années d’internat. Je me suis rendu compte que je n’étais pas du bois dont on taille les psychiatres.
A cette époque, au cœur des années 1950, j’étais scolarisé dans un collège catholique où flottaient encore les relents du fascisme ambiant des années trente et quarante. Les bons pères nous menaient la vie dure. Ils obligeaient tous les matins les élèves à communier à jeun. C’était difficile pour moi car j’avais toujours faim et je partais de chez moi en emportant de délicieux sandwichs aux œufs brouillés. La tentation était irrésistible et je ne pouvais m’empêcher d’en manger avant de communier. Je fus pris, si j’ose le dire, à deux reprises la main dans le sac et, finalement, les curés m’ont renvoyé. Ils ont probablement estimé que j’étais irrécupérable.
Mes parents m’ont inscrit au lycée public, fréquenté par les familles de la bourgeoisie laïque progressiste. Parmi les enseignants, on trouvait aussi bien l’historien socialiste Julio César Jobet que Guillermo Izquierdo Araya, qui avait milité au sein d’un parti nazi chilien, ou encore José Maza Fernández qui joua un rôle important aux Nations unies.
Armando Buchi, mon professeur de philosophie, était un catholique fervent. Mais il savait faire cohabiter cette foi très profonde avec d’exceptionnelles qualités pédagogiques. Il avait rapidement perçu mes prédispositions pour le débat des idées et la philosophie. Quand, répondant à une de ses questions, je lui ai répondu que j’envisageais une carrière juridique, il m’a simplement dit :
— Venez prendre le thé chez moi, j’ai quelque chose à vous montrer.
Impatient de savoir ce qu’il avait à me dire, je me suis retrouvé dans une rue tranquille de Santiago, à la porte de la petite maison où habitait mon professeur.
Tasse de thé à la main, il me prit par le bras pour me conduire à sa bibliothèque. Il désigna un rayonnage recouvert de poussière où dormait une rangée de gros ouvrages reliés.
— Vous avez devant vous les volumes qui renferment les lois que tout avocat se doit de connaître par cœur. Êtes-vous sûr de vouloir consacrer votre existence à cela ?
Ce discours était bien impressionnant pour un tout jeune homme. Je pris un volume pour le feuilleter. Après avoir lu quelques paragraphes au hasard, je le reposais bien vite. Le droit n’était pas davantage fait pour moi que je n’étais fait pour lui.
Voyant ma réaction, content de son effet, le professeur reprit la parole :
— Mon cher Victor, je vous connais peut-être mieux que vous ne vous connaissez. J’ai tout de suite compris que vous êtes un philosophe né car vous aimez comprendre le pourquoi des choses. Vous avez également l’étoffe d’un historien car vous aimez savoir le comment des événements humains.
Le conseil de ce professeur était probablement l’encouragement dont j’avais besoin pour me lancer dans cette voie si improbable pour un habitant des antipodes.
Je décroche mon bac en 1956 et je m’inscris à l’université Pontificale de Santiago. Je suis de front des études de philosophie et de philologie germanique dans le secret espoir de décrocher une bourse pour étudier en Allemagne.
Dans un cursus d’études universitaires de philosophie, je ne pouvais pas me contenter du Chili. Il fallait que je me rende en Europe pour soutenir ma thèse. Le choix de l’Allemagne s’imposait : à mes yeux c’était le paradis de la philosophie.[/answer]

[question]Pourquoi un intérêt si précoce pour Heidegger de la part d’un jeune Chilien ?[/question]

[answer]A cette époque, nous étions fascinés par la philosophie de Heidegger. Il apportait une solution au conflit qui nous déchirait entre notre héritage culturel issu du catholicisme et les défis de la modernité. Il nous donnait les outils pour dépasser la religion sans pour autant abandonner notre être originel. En affirmant que l’avenir n’est rien d’autre que l’affirmation de nos origines, il apaisait les angoisses existentielles de toute une génération sud-américaine. Sans craindre la caricature, nous aimions dire qu’il réconciliait Sartre et saint Thomas d’Aquin.
Je me marie le 31 décembre 1960 et l’année suivante naît mon premier enfant, Victor Farias Zurita (aujourd’hui professeur associé d’histoire médiévale à l’université Pompeu Fabra de Barcelone). L’année suivante j’obtiens mon diplôme en rédigeant un mémoire sur Alfred Adler.
Je décroche enfin une bourse pour venir en 1963 étudier la philosophie en Allemagne à l’université de Fribourg. Je deviens l’étudiant du professeur Eugen Fink, qui avait été le dernier assistant de Husserl de 1930 à sa mort en 1938. Je découvre le sérieux du travail à l’allemande. Nous sommes restés dix semestres sur Kant en ne faisant qu’effleurer le sujet ![/answer]

[question]Comment se produit votre rencontre avec Heidegger ?[/question]

Victor Farias et le scandale de Salvador Allende [2/2]

Victor Farias et le scandale de Salvador Allende

En 1967, mon maître Eugen Fink m’informe que Martin Heidegger organise un séminaire privé sur Héraclite et qu’il dispose d’une invitation pour moi. Ce fut une expérience inoubliable que de voir un esprit aussi exceptionnel au travail entouré d’un groupe d’étudiants.
La même année, par un de ces hasards de l’existence, je me suis trouvé dans l’ascenseur en même temps que Heidegger. C’est là que m’a sauté aux yeux que lui et moi avions au moins une chose en commun, notre petite taille ! Quel paradoxe, le plus grand philosophe du xxe siècle était, tout comme moi, haut comme trois pommes.
Heidegger me reconnaît et s’adressant à moi me dit :
— Eugen Fink m’a dit que vous faisiez de l’excellent travail sur Franz Brentano. Venez chez moi à l’heure du thé m’en parler.
Vous pouvez imaginer sans peine quelle fut mon émotion. Je n’ai plus vécu en attendant l’heure d’aller sonner à sa porte. Quand il me fit entrer, j’ai vu ma thèse sur son bureau. Il l’avait lue et bien lue avant de me recevoir. Il me bombarda de questions précises sur mon texte, référencées à la page et à la ligne.
A la fin de la discussion, nous en sommes venus à parler des traductions de ses livres et il me fait part de son manque d’appétence pour l’édition mexicaine de l’Etre et le temps par José Gaos. Il me propose d’écrire une nouvelle version.
A mon grand regret je décide de décliner cette proposition car je ne suis pas traducteur. Mon refus l’étonne et il enchaîne la conversation sur l’aptitude des différentes langues à la philosophie. Il me ressort son argument bien connu que seule la langue allemande permet d’appréhender la pensée et de nous faire redécouvrir la vérité et le sens grec des choses.

[question]Cette conversation fut-elle importante pour vous ?[/question]

[answer]Je me suis rendu compte au fur et à mesure qu’il parlait que nos différences de point de vue se transformaient en abîme. Par le biais de cette question linguistique j’ai progressivement compris que Heidegger était l’esprit faustien par excellence qui veut penser l’être qui fonde les mortels et les Dieux.
Comme l’a bien expliqué plus tard Jean-François Lyotard, la philosophie de Heidegger s’oppose de plein fouet à notre héritage humaniste judéo-chrétien. Rappelons que pour les Juifs, Dieu est l’absolue transcendance, le « ce sur quoi on ne peut penser ».
A l’inverse, pour Heidegger la fondation mythologique de l’être inclut aussi Dieu.
Le choc entre ces deux vues du monde est formidable et la Seconde Guerre mondiale n’en a été que l’écho lointain.
En France, vous n’en sortez pas indemnes. Vous êtes vous aussi partagés entre deux pôles. D’un côté, l’univers catholique, latin et juif. De l’autre, enracinée dans le terreau européen, la pensée qui sécularise et laïcise le monde.
Ces quelques minutes de conversation ont joué un rôle clef dans ma vie. Je me suis alors donné pour mission de lutter contre l’hitlérisation du monde par la philosophie.
Je soutiens ma thèse en 1967 (Sein und Gegenstand. Der Gegenstand des Denkens als ontologisches Problem im Werk von Franz Brentano) et je continue à me rendre chaque jeudi au domicile de Heidegger jusqu’à mon retour au Chili en 1971.[/answer]

[question]Pourquoi rentrez-vous au Chili ?[/question]

[answer]Je suis enthousiasmé par les perspectives qui s’offrent à la gauche de mener démocratiquement une profonde transformation du pays.
Je donne des cours de littérature sud-américaine à l’université Pontificale de Santiago, alors l’université la plus engagée à gauche, tout en militant activement au sein du mouvement d’extrême gauche Movimiento de Acción Popular Unitario (MAPU).
Mais ce qui m’intéresse réellement, c’est faire la révolution : mobiliser les ouvriers, occuper les grandes propriétés, réquisitionner les usines, lutter contre le trust du cuivre. J’ai pu donner des cours à des ouvriers au sein de véritables universités populaires.
J’ai connu quelques déconvenues. Ainsi, quand relayant le projet de syndicalistes du sud du pays qui veulent occuper les usines et les propriétés du nazi en fuite Walter Rauff, j’ai été déféré devant un tribunal politique où des camarades m’ont accusé d’aventurisme. C’est mon premier contact avec l’étrange compagnonnage entre certains secteurs de la gauche chilienne et des exilés de l’Allemagne hitlérienne.[/answer]

[question]Que s’est-il passé après le coup d’état militaire ?[/question]

[answer]Le coup d’état militaire de septembre 1973 brise en mille morceaux mes rêves révolutionnaires de société socialiste démocratique et pacifique. Pour échapper à la sanglante répression organisée par l’armée, je réussis à quitter le Chili pour l’Allemagne en novembre 1973.
A mon arrivée, je retrouve mes marques à l’université de Fribourg et le professeur Rainer Marten me prend pour assistant. L’année suivante, je réussis un concours organisé par l’institut de l’Amérique latine à université Libre de Berlin et je suis nommé professeur de littérature d’Amérique espagnole.
Ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard que je commence la rédaction de mon livre sur Heidegger et le nazisme. Voulant mieux comprendre l’homme et le replacer dans son contexte historique, je me suis métamorphosé en enquêteur, fouillant dans les archives, décortiquant les ouvrages de référence, à la recherche des liens humains, politiques et administratifs entre le grand philosophe allemand et le régime national-socialiste.[/answer]

[question]En attaquant Heidegger, n’avez-vous pas trahi votre maître ?[/question]

[answer]Le progrès naît du meurtre du père !
Plus sérieusement, la sortie en 1987 à Paris de mon livre réquisitoire Heidegger et le nazisme est un événement qui a secoué la classe intellectuelle française. Je me suis donné pour mission dans cet ouvrage de révéler ce que je considère être l’essence intrinsèquement dangereuse de Heidegger pour le devenir d’une société humaniste et démocratique. Pour moi, la philosophie de Heidegger est le cheval de Troie d’une résurgence du nazisme. Une affirmation aussi radicale ne pouvait laisser sans réagir les intellectuels et le débat ne s’est pas encore calmé. Il vient même d’être relancé dans votre pays par Emmanuel Faye dans son excellent Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie.
Au fil de mes recherches sur l’Allemagne des années noires, j’ai été étonné par le nombre de références à mon pays. Visites de médecins chiliens dans des installations eugénistes, visites de militaires allemands au Chili. Sous mes yeux se dessine toute la politique d’influence menée par le Reich en Amérique latine. Avec l’idée de m’y intéresser plus tard, j’ai entassé mes notes dans une vieille boite à chaussures sur laquelle j’écris en grosses lettres « Nazis au Chili ».[/answer]

[question]Pourquoi vous êtes-vous intéressé aux nazis chiliens ?[/question]

Victor Farias et le scandale de Salvador Allende [2/2]

Victor Farias, photographié dans son bureau berlinois, a également beaucoup travaillé pour permettre la redécouverte de textes inédits du grand écrivain argentin Jorge Luis Borges.

Je ne veux pas me reposer sur mes lauriers. Je suis obsédé par toutes les pistes que j’ai soulevées concernant l’infiltration de l’Allemagne hitlérienne au Chili. Voilà pourquoi, un beau jour, je reprends la boîte à chaussures où se trouve une centaine de petites notes et j’ai patiemment entrepris une nouvelle enquête.
Au bout de quelques mois, mes investigations dans les archives mettent en lumière l’interpénétration des élites de mon pays avec l’Allemagne hitlérienne. Médecins, militaires, juristes, artistes, hommes d’affaires, aucun secteur de la vie publique n’est épargné. La diplomatie est particulièrement gangrenée avec des exemples scandaleux comme Gonzalo Montt Rivas, consul du Chili à Prague, qui communique à la police allemande les dossiers de demande de visas déposées par des Juifs. Les dépêches reçues à Santiago sont dithyrambiques. Comme celles de Cruchaga, consul général à Berlin, qui écrit à son ministre qu’il a vu, avec des larmes de joie aux yeux, les manifestants brûler les livres « dégénérés » tout en écoutant parler à la radio le jeune ministre Joseph Gœbbels !
Ce sont ces mêmes diplomates qui refusent sans sourciller des visas aux Juifs désireux de quitter l’enfer hitlérien et qui visitent en s’extasiant les camps de concentration.
A part quelques individualités d’exception, comme la poétesse Gabriela Mistral, qui écrit au président pour le mettre en garde contre la nazification de la diplomatie chilienne, on a l’impression que de larges pans de la société font les yeux doux aux totalitarismes européens.
Des surprises de taille m’attendent. Je découvre que le grand pianiste Claudio Arrau est un farouche partisan de l’Allemagne hitlérienne, que le fondateur du Parti socialiste chilien, Marmaduke Grove, un grand ami de Salvador Allende, est financé par le Reich tout comme les trois ministres socialistes du gouvernement de front populaire dont fait partie Salvador Allende.

[question]Ces accusations sont graves. Que disent les biographes d’Allende ?[/question]

[answer]Il n’y en a pas ! Ce sont ces « points de détail » si troublants, qui expliquent vraisemblablement pourquoi il n’existe pas de biographie sérieuse de Salvador Allende.
Un des principaux éditeurs du Chili, le directeur du Fondo de cultura economica, m’a expliqué qu’il a sollicité quatre historiens pour écrire cette biographie et que tous les quatre ont renoncé en raison des pressions des partis de gauche.
En 2000 je fais paraître le résultat de mon enquête à Barcelone sous le titre Los Nazis en Chile car personne n’a osé le publier au Chili. Le débat est très vif dans tout le pays car l’opinion publique non seulement ne soupçonne pas l’étendue de la pénétration nazie mais nul ne se doute que le gouvernement hitlérien stipendiait les socialistes ![/answer]

[question]Quel a été le déclencheur de votre nouveau livre sur Salvador Allende ?[/question]

[answer]En 1985, j’ai été invité par Simon Wiesenthal à assister à la cérémonie où le chancelier Kohl allait lui remettre une prestigieuse décoration allemande.
En réalité, Wiesenthal veut profiter de l’occasion pour me rencontrer et m’interroger sur Salvador Allende.
Le lendemain, je me rends à son hôtel et nous avons eu une conversation des plus intéressantes. Tous les sujets concernant l’Amérique latine furent passés en revue : Mengele, les Syriens, les militaires argentins, Eichmann, Perón, la Colonia Dignidad et bien d’autres. Finalement il me dit :
— Il me reste une question, la plus importante, celle pour laquelle je vous ai demandé de venir. Qui était vraiment Salvador Allende ?
Cette question vient douloureusement en résonance avec mes doutes et ravive mes interrogations. Wiesenthal poursuit ses explications.
— Il s’agit d’une affaire lamentable que j’ai du mal à accepter. Voici quelques années, quand nous avons fait condamner en Allemagne Walter Rauff pour son rôle dans l’extermination des Juifs, nous avons demandé au Chili son extradition. Mais le gouvernement de droite de Jorge Alessandri a refusé en 1963 de livrer cet homme qui vivait richissime au Chili depuis les années 1950.
Quand le socialiste révolutionnaire Salvador Allende arrive au pouvoir en 1970, j’ai senti que c’était le moment de renouveler ma démarche. Je me suis rendu immédiatement à l’ambassade du Chili à Vienne où j’ai remis une lettre pour le président. J’ai reçu une réponse qui m’a beaucoup déçu. Allende bottait en touche en affirmant qu’il ne pouvait rien faire. Je relançais l’opération en suggérant à Allende qu’il déporte Walter Rauff comme la loi chilienne l’autorisait à le faire dans la mesure où le criminel nazi n’était pas naturalisé. Ma lettre était depuis un an sans réponse quand le coup d’État eut lieu.
Je connais vos grands talents d’enquêteur et j’aimerais# que vous puissiez tirer cette affaire au clair.[/answer]

[question]C’est donc Wiesenthal qui est à l’origine de votre livre ?[/question]

[answer]Wiesenthal m’a mis sur une piste comme un chien courant est lancé sur le vol-ce-l’est d’un chevreuil. J’ai mis trois ans à retrouver les documents que j’ai ajoutés à ceux déjà prévus dans mon livre sur les nazis au Chili car ils illustrent parfaitement l’ambiguïté des relations entre la société chilienne en général et le national-socialisme.
Wiesenthal avait raison. Allende aurait pu expulser en quelques heures Walter Rauff vers l’Allemagne ou vers Israël comme le fera plus tard le gouvernement bolivien avec Klaus Barbie ou, voici quelques mois, le président argentin avec le détestable Paul Schäfer, le fondateur de la Colonia Dignidad. La non-réponse du président n’a rien à voir avec le coup d’État. En fait je suis convaincu qu’Allende a voulu protéger Rauff. En revanche, je ne peux qu’avancer des hypothèses pour expliquer les raisons d’une attitude si paradoxale de la part d’un dirigeant révolutionnaire. Il est possible que Walter Rauff figure parmi les financiers de sa campagne sénatoriale de 1969.
A mes yeux, il s’agit d’une incohérence de plus qui illustre les contradictions d’Allende, un homme qui pouvait en même temps participer à la fondation d’un parti socialiste d’inspiration marxiste et rédiger une thèse où il qualifie les révolutionnaires de psychopathes ![/answer]

[question]Ne peut-on pas parler de péchés de jeunesse d’Allende ?[/question]

[answer]Il est vrai qu’il soutient sa thèse à 25 ans et qu’il défend son projet de loi eugéniste à 29 ans. Par la suite, il ne reprendra jamais ces sujets, mais il ne se rétractera pas non plus.
En ce qui concerne Walter Rauff ou son refus d’intervenir contre la Colonia Dignidad, un véritable repaire de néo-nazis, on ne peut plus parler de péchés de jeunesse.
Ce sont ces révélations très déconcertantes sur Allende qui m’ont servi d’aiguillon pour en savoir plus sur ce personnage majeur de l’histoire de mon pays. Pour mieux connaître son itinéraire de médecin, j’ai fouillé les archives médicales… et je suis tombé sur sa thèse. Afin de mieux cerner ses premiers pas dans la vie politique, j’ai examiné son action comme ministre de la santé et je suis tombé… sur son projet de loi eugéniste.
Ces deux documents ont servi de base à mon livre sur Salvador Allende. J’ai pu le publier au Chili mais j’ai eu toutes les peines du monde à trouver un éditeur assez intrépide pour s’attaquer au mythe Allende en France ou en Espagne. En revanche, les éditeurs allemands, italiens ou britanniques se défilent !
Le but de mon travail est de mettre la gauche chilienne en face de ses responsabilités. Le cas d’Allende n’est qu’un des nombreux exemples d’incohérence idéologique et d’ambiguïtés personnelles qui ont conduit le projet révolutionnaire chilien à l’échec.
Un jour viendra où un historien courageux osera s’affronter à la mémoire collective de la gauche et répondre enfin à cette question : « qui était vraiment Salvador Allende ? ».[/answer]

Entretien réalisé à Berlin le 22 juillet 2005