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“Géopolitique : un manuel précieux” par Georges Feltin-Tracol

“Géopolitique : un manuel précieux” par Georges Feltin-Tracol

15/07/2012 — 16h00
PARIS via Europe Maxima Sous la direction avisée de Pascal Gauchon, les P.U.F. lancent une nouvelle collection géopolitique destinée à l’enseignement supérieur. Après avoir traité de la France, du Brésil, de l’Inde, des pays émergents et du domaine maritime et océanique, un nouveau manuel s’intéresse à un ensemble géographique qui fait souvent l’actualité : l’Afrique du Nord, le Proche-Orient et le Moyen-Orient.

Rédigé par Tancrède Josserand, turcisant prometteur, auteur d’un remarquable essai sur La nouvelle puissance turque, Florian Louis, historien, et l’arabisant Frédéric Pichon (un homonyme à ne pas confondre avec l’avocat et président d’Europæ Gentes), Géopolitique du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord apporte d’une manière précise et synthétique une foule d’informations raisonnées sur cette partie du monde aux contours flous.

L’aire distinguée se singularise en effet par des dénominations variées. « Appellation forgée par la diplomatie française (p. 10) », le Proche-Orient désigne les territoires riverains de la Méditerranée. « Moyen-Orient » est une « appellation forgée par la géopolitique anglo-saxonne […] popularisée par le stratège Alfred T. Mahan dans un célèbre article de 1902 (p. 10) » qui correspond à la Péninsule arabique et au Golfe arabo-persique. Quant à l’expression « Extrême-Orient » qui tend à être remplacée par « Asie orientale », elle « regroupe les pays situés à l’extrémité orientale du continent eurasiatique (p. 10) ». Ce dernier cadre sort au champ d’analyse des auteurs.

À cette complexité sémantique interviennent des distinctions internes durables entre le Maghreb et le Machrek, l’Afrique du Nord et l’Asie occidentale. Les géostratèges étatsuniens préfèrent maintenant parler de M.E.N.A. « pour Middle East and North Africa (Moyen-Orient et Afrique du Nord) [… ce qui serait la signification] la plus pertinente pour aborder les problématiques actuelles d’une région en pleine reconfiguration (p. 10) ». Pour les auteurs, cette absence de définition claire prouve que « toute la singularité de l’Orient tient au fait qu’on l’associe instinctivement à la complexité. […] Ce qui rend l’Orient compliqué, c’est d’abord bien souvent le regard que nous posons sur lui (p. 3) ».

Il est indéniable que l’espace étudié dans cet ouvrage ainsi délimité se caractérise par un pluralisme ethno-linguistico-religieux foisonnant, une instabilité politique fréquente, un désir ambigu d’unité. Il suscite maintes convoitises de la part de l’extérieur et connaîtrait un début timide de normalisation. Par ailleurs, à part le Maroc, l’Iran et le Sud-Est de l’Arabie, son point commun principal est une longue histoire commune sous le férule de l’Empire ottoman et, auparavant, des tribus turques. Il en ressort que la domination des « peuples de la steppe » sur les « peuples du désert » a agi « comme un conservatoire de la diversité culturelle et cultuelle (p. 12) ».

La région détient dans son sous-sol de vastes gisements d’hydrocarbures qui font à la fois sa richesse et son malheur. Les auteurs n’hésitent pas à parler de « la malédiction de la rente (p. 77) ». Dans le même temps, le tourisme stagne, l’agriculture demeure guère performante et les politiques publiques montrent leur défaillance. Elle pâtit par conséquent des déficiences économiques majeures. Convoité en raison de sa manne pétrolière et gazière, cet ensemble de 12 M. de km2 et de 450 M. d’habitants est aussi une « région carrefour par excellence, située à la jonction entre Asie, Europe et Afrique (p. 28) » avec, en plus, des contraintes naturelles spécifiques : elle doit composer avec la montagne, le désert, les mers et les océans. Il en résulte une densité humaine élevée dans les vallées et sur les littoraux, et un risque accru de surpopulation.

L’espace mentionné se situe en outre au cœur d’un arc de crises afro-asiatiques qui s’étend du Cachemire au Sahel en passant par le Yémen et le conflit israélo-arabe. Les auteurs insistent sur le fait que « le Moyen-Orient est organisé autour d’un centre de gravité formé par l’Irak, la Syrie, la Jordanie, le Liban, Israël et la Palestine (p. 28) ». De ce fait, il est devenu le terrain de manœuvres des grandes puissances (États-Unis, Russie, Chine, Union européenne, Amérique latine même !) et, aussi, des acteurs régionaux (l’Iran, la Turquie, Israël, l’Égypte, l’Arabie Saoudite, le Maroc, l’Algérie…). De vieilles logiques géopolitiques replacent ces territoires « sous le signe de Mars (p. 125) » avec une multiplication des contentieux (Chypre, Palestine, Irak, Kurdistan, Sahara occidentale…) qui en font un vrai « épicentre de la géopolitique mondiale (p. 149) ». Le basculement de l’axe régional s’est opéré en 1920 avec le calamiteux traité de Sèvres. Le télescopage des rivalités franco-britanniques et le réveil nationalitaire arabe, kurde, juif et turc bouleversèrent durablement la zone. Les auteurs exposent les idéologies en vogue (le sionisme, l’islamisme et les panarabismes baasiste et nassérien) qui l’affectèrent. Ils ignorent en revanche le nationalisme pan-syrien d’Antoun Saadé, bien trop méconnu en France. Cette absence est l’une des quelques – rares – erreurs factuelles relevées comme, en page 23, citer Olivier Todd au lieu de son fils Emmanuel, le célèbre démographe. À ce contexte explosif s’ajoutent des tensions sociales intérieures, car l’opulence tirée des hydrocarbures côtoie la pauvreté la plus criante.

Il importe cependant de prendre en considération cette aire qui constitue une puissance financière, foncière et médiatique non négligeable. L’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar achètent des pans entiers de l’économie et de l’immobilier en Occident. La colonisation financière de l’Europe suit l’invasion migratoire du continent et sa déseuropéanisation. Mais cette puissance n’est-elle pas viciée par une trop grande hétérogénéité du fait de la coexistence ambivalente et chaotique des nombreuses tendances chrétiennes et musulmanes ? Rappelons aussi que les émirats pétroliers de la Péninsule arabique abritent une population immigrée, souvent de confession chrétienne, qui, quoique majoritaire en nombre, est opprimée et sans aucun droit. On attend toujours que les « Grandes Consciences » médiagogiques et les ligues de petite vertu subventionnées s’élèvent contre les discriminations et le racisme pratiqués dans la région…

Les auteurs remarquent que les États regroupent des « mosaïques linguistico-religieux (p. 49) », d’où une plus grande fragilité depuis les révolutions du « Printemps arabe » parce que « faute d’une réelle tradition étatique dont l’autorité serait légitimée par une profondeur historique, l’État n’est pas tant ici un instrument de gouvernement dont on chercherait à s’emparer pour réformer le pays, que l’enjeu d’une lutte d’influence entre factions rivales (p. 74) ». La faiblesse des structures étatiques s’explique largement par la prégnance de l’islam. « Dans la civilisation islamique les structures de base sont la famille, le clan et la tribu, d’une part, la religion, de l’autre. L’islam permet en effet de souder des groupes aux intérêts souvent antagonistes […]. Dans l’islam, la tribu et la communauté confessionnelle sont les principaux catalyseurs du sentiment de loyauté. L’État-nation arrive très loin derrière. Dans le monde musulman, les constructions étatiques font face à un déficit de légitimité parce qu’elles sont souvent le fruit arbitraire des ingérences européennes et parce que leurs frontières ne recoupent pas celles des groupes humains qu’elles abritent. d’autre part, le concept d’État-nation unitaire et souverain entre en collision avec le dogme de la souveraineté exclusive d’Allah et de la supériorité de l’Umma sur toute autre instance humaine (p. 32). »

On aura compris que cet ouvrage accorde une belle place à la géographie physique et à la géopolitique. Avec de nombreuses citations puisées un très large éventail décrits, de Fernand Braudel à Oswald Spengler, de Lamartine au talentueux géopoliticien non-conformiste Robert Steuckers, du géographe – historien Xavier de Planhol à T.E. Lawrence, cette Géopolitique du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord comporte des cartes en couleur, un glossaire des termes arabes, hébreux et turcs et des annexes qui, intégrées au corps de l’ouvrage, étayent, illustrent et expliquent les démonstrations. Bref, c’est un excellent manuel plaisant à lire. À savourer sans modération !

Tancrède Josserand, Florian Louis, Frédéric Pichon, Géopolitique du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Du Maroc à l’Iran, P.U.F., coll. « Major », Paris, 2012, 192 p., 25 €.

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