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Otto de Habsbourg : « Qu’il y a t-il d’universel dans l’esprit européen ? »

[box class= »info »]Prononcé le 23 octobre 2007 par SAIR l’Archiduc Otto de Habsbourg devant ses pairs de l’Académie des sciences morales et politiques de France, le texte que nous vous livrons aujourd’hui constitue un résumé de la pensée politique de cet homme lettré, fils du dernier empereur d’Autriche, qui a traversé le siècle et nous a quitté il y a quelques jours.[/box]

[box class= »warning »] Attention, ce texte est une tribune reprise sur Novopress. Ce document ne reflète donc pas nécessairement les valeurs défendues par Novopress. [/box]

Un des hommes les plus remarquables de notre époque, le pape Jean-Paul II, demanda à son entourage, à la fin d’une agonie très douloureuse, de ne pas pleurer, car il était, quant à lui, profondément heureux. Beaucoup ne comprirent pas ce que le Souverain Pontife mourant voulait dire, si ce n’est dans un sens strictement religieux. Seuls ceux qui avaient atteint son âge et venaient, comme lui, de l’est de l’Europe, pouvaient pleinement mesurer les progrès accomplis dans l’espace d’une vie et se réjouir, avec lui, que les tyrans eussent disparu du Vieux Continent.

Hitler et Staline ont disparu. Un certain nombre de frontières aussi, dans leur sens le plus archaïque. C’est notamment le cas en Europe centrale et orientale, dont les frontières souvent artificielles avaient été établies après 1918 et consolidées après l’accord de Yalta. Pour la première fois, il nous a été donné de les voir disparaître de façon pacifique.

En même temps, certaines idéologies totalitaires ont reculé. Elles n’étaient en réalité que le transfert d’aspirations religieuses sur un plan où elles n’avaient aucune légitimité : la politique. Elles n’ont pas encore totalement disparu, même chez nous en Europe ; et, dans d’autres régions du monde, le totalitarisme continue malheureusement encore à s’étendre.

Une autre idée sanglante du siècle passé, le nationalisme, est toujours bien vivace dans certains pays, surtout à la suite d’une confusion dangereuse avec le patriotisme. Un patriote est quelqu’un qui aime son pays ou sa nation, tout en respectant les autres peuples. Le nationaliste, pour sa part, est un adorateur de son pays ou de son peuple et il fonde son culte, le plus souvent, sur la haine ou le mépris des autres.

Cette distinction entre patriotisme et nationalisme est illustrée par un des grands hommes du XXème siècle : le général de Gaulle. Dans toutes ses déclarations et notamment dans celles qui concernaient les relations franco-allemandes, il a mêlé à son patriotisme français l’expression d’un respect sincère pour l’Allemagne. Même au cœur de la dernière guerre entre les deux pays, alors qu’il était le chef de la France libre, de Gaulle osa déclarer que l’un des fondements d’une nouvelle Europe devait être d’abord la révision du traité de Verdun, qui avait partagé le regnum Francorum entre les héritiers de Charlemagne, puis la préparation d’une nouvelle entente des « Francs », sous une forme moderne. Revenu sur le sol de France, il formula à de nombreuses reprises cette notion d’un patriotisme ouvert que les nationalistes avaient oblitérée.

On a trop peu souligné l’accord qui existait entre le général français et la vision de l’Europe dont l’apôtre était Coudenhove-Kalergi. Dans son idée d’union européenne, cet Autrichien, qui était né d’une mère japonaise, unissait les vertus des anciennes grandes communautés de notre continent : la France, l’Allemagne du Saint-Empire et l’Empire austro-hongrois avec sa mosaïque de nationalités. Nous trouvons dans les enseignements de Coudenhove et du général de Gaulle une même idée de l’Europe, à laquelle nous donnons aujourd’hui le nom d’Union : l’idée d’une unité réelle dans une diversité assumée.

Ceux qui ont le privilège de voyager souvent hors d’Europe savent que celle-ci est devenue un exemple à travers le monde. Des problèmes similaires à ceux que nous avons surmontés se posent ailleurs que sur notre continent. Il faudra tôt ou tard trouver à ces problèmes une réponse adéquate ; les idées européennes de subsidiarité et de fédéralisme pourront y aider. Bien entendu, ces idées exigent pour s’imposer la longue durée. Il en va ainsi de toutes les idées nouvelles. Mais leur progrès se mesure avant tout aujourd’hui sur le plan de la pensée, et c’est là l’un des grands devoirs de l’Europe que nous créons.

Le problème de l’Europe, ce fut d’abord celui des frontières. Nous n’en voulons pas de nouvelles et, en instaurant la liberté de circulation, nous avons déjà spiritualisé celles qui existaient, sans porter atteinte pour autant aux identités nationales. Nous voulons maintenant réduire tous les obstacles qui créent des barrières entre les peuples, tout ce qui, dans une conception mal comprise de la souveraineté nationale, empêche les Européens de se rapprocher.

Pour continuer de se relever, après les drames du XXème siècle, l’Occident doit revenir aux principes fondamentaux qui ont fait sa grandeur. Il sera sans doute difficile de remonter la pente, mais nous assistons déjà à un certain renouveau des valeurs traditionnelles, qu’elles soient personnelles ou collectives ; c’est notamment le cas des valeurs religieuses. Aussi l’avenir n’est-il pas, à mes yeux, aussi noir qu’on aurait pu le craindre.

L’Europe est porteuse de deux messages essentiels. D’abord, l’Europe a été créée sur des idées religieuses et, dans un grand nombre de pays européens, la religion reste aussi forte aujourd’hui qu’elle l’était par le passé. Qu’on l’aime ou qu’on le combatte, le fait religieux continue d’être un élément important dans la vie de très nombreuses personnes. Une attitude de laïcité mal comprise, qui voudrait éradiquer le facteur religieux, ne saurait avoir d’avenir face à une aspiration si ancrée en l’homme. La seconde idée dont l’Europe est forte, ce sont les droits de l’homme. J’ai personnellement la conviction profonde que les deux messages ont un lien essentiel. Je suis convaincu que les droits de l’homme sont fondés sur le fait que tous les hommes sont des créatures de Dieu, auxquelles il est impossible de dénier un certain nombre de droits inaliénables. Je pense que c’est sur ce plan que la religion est appelée jouer à nouveau un rôle historique : la défense des droits de l’homme. Les droits de l’individu ne peuvent pas, en tant que droits fondamentaux, fluctuer au gré de majorités changeantes ou dépendre de la seule volonté d’un potentat. Les droits de l’homme doivent avoir un fondement tel qu’il leur donne une position absolue de force. Une même logique s’applique d’ailleurs aux droits de collectivités, partout où surgissent des conflits entre nations majoritaires ou minoritaires.

Sur ce plan des idées et des concepts politiques, la tâche spéciale de l’Europe est non seulement de prêcher, mais aussi de donner l’exemple. Quand on relit l’histoire de l’Europe et de sa construction en général, notamment dans ses efforts pour définir où se situent ses propres frontières, on arrive à la certitude que la création véritable de l’Europe, dans la longue durée, deviendra de plus en plus manifeste au fur et à mesure que se dégageront les facteurs culturels qui l’unissent. Il devrait en aller de même pour la Méditerranée, à laquelle doit être assigné de redevenir un élément d’union plus que de division. Autour de notre mer se côtoient les trois grandes religions monothéistes : le judaïsme, le christianisme et l’islam. Elles y sont nées avant d’assumer un rôle mondial. Ceux qui veulent voir les situations telles qu’elles sont trouveront entre elles beaucoup d’éléments communs. Les grands penseurs, quelle que soit leur confession, sont arrivés à une telle conclusion. Pour un Saladin chez les musulmans, citons, du côté chrétien, le vénérable Raymond Lull qui, dès le XIIIe siècle, avait souligné, alors qu’il se trouvait aux Baléares, tout ce qu’il y avait de commun entre l’islam et les Églises chrétiennes. Par conséquent, il souhaitait que l’on trouvât les moyens d’une coopération effective et que l’on cherchât, pour l’avenir, tout ce qui pouvait unir au lieu de s’en tenir à ce qui divisait. Il est regrettable qu’aujourd’hui la mémoire de ce grand penseur, qui a été en même temps un saint de l’Église catholique et dont la pensée serait d’une si grande utilité, soit presque oubliée, même chez nous. Dans son testament, la reine d’Espagne, Isabelle la Catholique, écrivait que la Méditerranée ne serait jamais une frontière, mais au contraire un lien commun pour tous ceux qui auraient le souci d’établir la paix. Ce que les trois religions du Livre ont en commun doit être le fondement d’une union autour de la Méditerranée, union indispensable à l’ordre et à la paix dans le monde.

Au-delà de l’Union européenne, nous devons œuvrer aussi à une union des peuples qui entourent la Méditerranée, selon une forme nouvelle qui ne sera jamais celle d’une union des États, mais une entente sui generis qui pourrait être l’un des ferments de la paix mondiale. Telle est aujourd’hui la tâche capitale de l’Europe. Elle doit s’unir en tant qu’Europe pour pouvoir étendre son message de paix aux différentes nations qui ont en héritage le message des trois monothéismes. Le facteur religieux jouera, dans le dialogue des forces divergentes, un rôle décisif. Et il est heureux de voir que des rapprochements sont déjà visibles, même s’ils demeurent trop limités. Saluons, par exemple, ces personnalités de premier plan qui surent se retrouver dans un véritable dialogue : l’Albanaise catholique Mère Thérésa et le président musulman du Kosovo, Ibrahim Rugova.

Avec un tel élargissement de notre vue, nous arriverions à progresser dans le débat indispensable sur les racines spirituelles et religieuses de l’Europe. Quand on a aujourd’hui l’opportunité de voyager dans des pays récemment libérés du communisme, on observe que le totalitarisme, s’il a failli sur bien d’autres points, n’a jamais réussi à produire de la beauté. Rien de plus logique, car la beauté est le fruit de l’esprit et non de la matière, que cet esprit vienne des juifs, des chrétiens ou des musulmans. La beauté pourrait sauver le monde, en contribuant à son unification chaque jour plus pressante, face aux problèmes considérables posés par le développement scientifique et technique et ses conséquences pour la paix à l’âge nucléaire. Bien entendu, ce chemin sera long et très ardu. Il en vaut néanmoins la peine. C’est là que les Académies, l’entente des hommes et des femmes de pensée, auront à jouer un rôle capital : indiquer et déblayer les routes qu’emprunteront les peuples.

L’idée européenne est avant tout une vision de paix qui parvient à surmonter un passé guerrier. Au Moyen Âge, cette idée de paix a existé. Elle s’est appelée la Treuga Dei : la trêve de Dieu. Imposée par les moines de Cluny, cette trêve restaurait la paix dans une société devenue brutale du fait de l’effondrement des pouvoirs centraux. C’est à une telle Trêve entre les pays, entre les esprits et entre les croyances religieuses que l’Europe doit s’atteler. Cela constitue sa tâche historique et elle porte seule la responsabilité d’en avoir l’initiative.

Permettez-moi, pour conclure, d’évoquer un épisode de mon histoire personnelle qui concerne l’Institut de France, lequel accueille aujourd’hui les Académies de toute l’Europe. En 1978, pour pouvoir être élu au Parlement européen, je souhaitais obtenir la nationalité allemande, sans pour autant renier ma nationalité autrichienne. Je ne le voulais surtout pas. Il me fallait donc acquérir la double nationalité. Or, ce genre de naturalisation était à l’époque très difficile à obtenir en Allemagne. Les Allemands n’accordaient la nationalité qu’à titre honorifique : à des professeurs, à des membres de grandes Académies internationales, bref à des intellectuels de renom ou encore, troisième catégorie… à des footballeurs célèbres. Comme je ne suis pas joueur de football, c’est grâce à l’Institut de France que je suis parvenu à devenir Allemand et parlementaire européen. Le jour où j’ai reçu la nationalité allemande, j’assistai à une réception que donnait Franz-Joseph Strauss dans le cadre d’une conférence à Wildbad Kreuth, dans les montagnes bavaroises. « Enfin, voici le retour du Saint-Empire romain germanique ! » s’exclama-t-il en m’accueillant.

Et pourtant, ce n’est pas le Saint-Empire romain germanique qui est revenu ici, à Paris, sous la Coupole, pour répondre à la question : « Qu’y a-t-il d’universel dans l’esprit européen ? » C’est plutôt un destin personnel, même si, j’en conviens, il est exceptionnel, le destin d’un homme qui a eu trois langues maternelles, l’allemand, le français et le hongrois, et qui possède quatre nationalités, l’autrichienne, l’allemande, la hongroise et la croate. Ce destin me suggère cette réflexion conclusive. L’Histoire se fait à travers nous. Les hommes de bien savent qu’il ne sert à rien de l’entraver, mais qu’il faut se mettre à son service dès que l’on pense qu’elle va dans le droit chemin. C’est pourquoi j’ai le sentiment profond qu’en bâtissant l’Europe nous avons fait et nous continuons de faire quelque chose qui changera la face du monde. Même si cela ne se voit pas encore, nous mettons en mouvement des forces qui nous dépassent et qui auront de grands effets. Déjà, le sentiment nationaliste imprègne moins la jeunesse que les anciennes générations qui ont vécu les guerres. L’air qu’on respire passe inaperçu. Il en est de même pour l’Europe, qui intervient dans notre vie quotidienne sans que nous nous en apercevions. Elle imprègne de plus en plus notre existence et notre esprit. Si elle n’est pas encore une patrie, que nous avons héritée de nos grands-pères et arrière-grands-pères, elle est déjà une fratrie qui fait de nous des frères et des sœurs.

Pour les pays d’Europe centrale et orientale, à laquelle j’appartiens et où je me rends souvent, l’Union européenne est un grand espoir. Être européen ne signifie pas pour ces peuples qu’ils vont devoir se renier et se fondre dans un melting-pot. Nous voulons au contraire préserver nos langues et nos cultures. Et c’est cela le génie de l’Europe : nos cultures nationales et régionales refleurissent. Imagine-t-on ici à quel point ? Loin d’être un danger pour l’Union européenne, l’élargissement à ces nations, trop longtemps soumises, est une chance inespérée de résurrection de la culture européenne. Je n’ai jamais été un partisan des sociétés multiculturelles, mais je suis un fervent défenseur de la coexistence des cultures. Je suis convaincu qu’il est possible de vivre en paix ensemble. Dans une Europe « pluriculturelle » et non pas « multiculturelle », une Europe pluraliste donc, la coexistence des cultures et des langues me paraît possible et même souhaitable. Car les liens entre les peuples se créeront moins par la politique que par le commerce, la parole, l’économie ou la littérature. Il ne s’agit pas d’uniformiser la culture européenne. Au contraire, c’est notre diversité qui fait notre force. Mais il faut avant toute chose que nous nous connaissions.

Car, j’en suis convaincu, il n’y a pas de différences fondamentales entre nous autres, les Européens.

S.A.I et R. Otto de HABSBOURG-LORRAINE
Délégué de l’Académie des sciences morales et politiques, associé étranger,
Membre de la Real Academia de ciencias morales y politicas à Madrid,
Membre de l’Academia internacional da cultura portuguesa à Lisbonne.