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C’est la faute à Maurras

C’est la faute à Maurras

La énième affaire de plagiat de l’année n’a pas en soi grand intérêt. Que M. Jean-Michel Muglioni, professeur de philosophie en Khâgne au lycée Louis-le-Grand, ait retrouvé certains de ses articles dans un livre  écrit ou signé par Mme Ramatoulaye Yade, ancien secrétaire d’État de la République, voilà qui est désagréable pour M. Muglioni mais qui n’est pas un événement. Qui est encore assez simple pour croire que nos hommes politiques, vedettes de la télévision ou romanciers médiatiques publient des livres parce qu’ils ont quelque chose à dire ?

Ce qui est plus original, c’est que le plagiat porte entre autres sur une citation attribuée à Maurras, qui s’est donc retrouvée dans tous les journaux. « Selon Maurras », écrit Muglioni, « il faut être bourgeois pour apprécier Racine : attitude maurrassienne donc, celle qui consiste, sous couleur de liberté, à interdire l’accès à la littérature française à des enfants dont des ancêtres ne sont pas français ». Mme Yade ou son… collaborateur copient, en introduisant quand même prudemment un point d’interrogation : «N’est-ce pas Maurras qui disait qu’il faut être bourgeois pour apprécier Racine ? Il y a quelque chose de maurrassien dans cette attitude qui consiste à interdire l’accès à la littérature française à des enfants dont les ancêtres ne sont pas français ou bourgeois».

Pour tous ceux qui connaissent un tant soit peu Maurras (photo en Une), la citation est étonnante. Classique intransigeant, Maurras, conformément à toute une tradition critique française, n’a pas cessé d’exalter la littérature du XVIIe siècle pour son universalité, qui en fait le « patrimoine du genre humain » (on trouvera des références et des citations à foison dans l’article « Classicisme » du Dictionnaire politique et critique). « Il y a des œuvres qui s’adressent à tous les hommes cultivés de tout pays et de tout âge. Il y a des œuvres qui passent par dessus les différences des nations et des civilisations, allant tout droit à l’essentiel du cœur et de la raison humaine ». Maurras n’a pas craint d’appliquer à Racine le titre que Lamartine se donnait à lui-même (Racine est « concitoyen de tout homme qui pense »), pour mieux l’opposer à « Ibsen enfermé dans la petite enceinte d’une race et d’un temps », comme tout ce que Maurras appelait avec dédain le « romantisme germano-slavo-scandinave ». Cette identification résolue de la France seule à l’universel est peut-être du reste, pour des identitaires européens d’aujourd’hui, ce qui a le plus mal vieilli dans l’œuvre de Maurras. Rien de plus éloigné, en tout cas, de la citation produite par Muglioni-Yade.

Le seul texte qui, non pas ressemble à cette citation – il dit tout le contraire –, mais ait quelque rapport avec lui, est un passage de la préface de l’Avenir de l’Intelligence, en 1905. Déplorant la paresse intellectuelle du grand monde, de la vieille noblesse qui se désintéresse désormais des livres et des idées, Maurras se fait l’objection que « la culture passe de droite à gauche, et qu’un monde neuf s’est constitué ». Mais « les nouveaux promus sont aussi des nouveaux venus ». « Ces étrangers enrichis » peuvent connaître la littérature française pour l’avoir apprise à l’Université, ils ne peuvent la goûter vraiment : ils ne peuvent « sentir que dans Bérénice, [le vers d’Antiochus :] “lieux charmants où mon cœur vous avait adorée” est une façon de parler qui n’est point banale, mais simple, émouvante et très belle ».

Chacun peut, là encore, trouver datées ces affirmations, qui reflètent en partie le contexte du temps, au lendemain de l’affaire Dreyfus. Cet aspect-là mis à part, c’est une idée courante parmi les contemporains de Maurras que, si les passions décrites par Racine sont universelles, sa poésie ne peut être vraiment goûtée que des Français – et des Français qu’on dirait aujourd’hui de souche ou, au moins, de plusieurs générations. Paul Valéry écrit en 1924, dans Situation de Baudelaire : « La Fontaine paraît insipide aux étrangers. Racine leur est interdit. Ses harmonies sont trop subtiles, son dessin trop pur, son discours trop élégant et trop nuancé, pour n’être pas insensibles à ceux-là qui n’ont pas de notre langage une connaissance intime et originelle ». Mais il ne s’agit absolument pas d’être bourgeois ou fils de bourgeois : le seul patrimoine qu’il faille avoir reçu en héritage est la langue française.

Si Mme Yade peut ignorer ces choses, M. Muglioni devrait les connaître. Mais, ayant dénoncé avec une certaine justesse les ravages du pédagogisme, M. Muglioni a craint de passer pour réactionnaire : perspective évidemment terrifiante pour un « vice-président de la Société française de Philosophie ». Il a donc cherché le bouc émissaire universel, le coupable tout trouvé pour tous les crimes passés, présents et à venir, et il lui a mis sur le dos la décomposition du système scolaire. La source du mal, à en croire donc M. Muglioni, c’est que « les thèses d’une droite maurassienne, ennemie de l’école publique et de la République, sont devenues le fonds commun des discours sur l’école ». Mai 68 ? Inspiré par Maurras, c’est notoire. Les ministres de l’Éducation Nationale, de droite et de gauche, qui se sont succédé depuis quarante ans ? Nourris de la pensée de Maurras, c’est bien connu. Les permanents syndicaux, les formateurs des IUFM, les experts en pseudo-sciences de l’éducation ? Ils ont tous Maurras sur leurs tables de nuit, ils ne cessent de le lire et de le relire.

La prochaine fois que des petits lycéens des beaux quartiers qui, eux, pour le coup, sont des bourgeois, des bobos fils de bobos, se feront dépouiller et tabasser par des racailles de banlieue, ils pourront toujours chanter la nouvelle version, garantie politiquement correcte, de la chanson de Gavroche :

Ils m’ont piqué l’iPad,
C’est la faute à Bonald.
Ils ont niqué ma race,
C’est la faute à Maurras.

Flavien Blanchon,
pour Novopress France

Crédit photo : domaine public.