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[Tribune libre] Servir le Système pour s'en préserver - Par Marie-Thérèse Bouchard

[Tribune libre] Servir le Système pour s’en préserver – Par Marie-Thérèse Bouchard

Amaury Valetard est stressé aujourd’hui : il a rendez-vous chez GraveMal pour un poste à Kuala Lumpur (photo en Une). Après une licence d’économie dans une université privée avec grillages de protection à Paris, il a intégré l’école supérieure de commerce de La Rochelle où il a validé avec mention Passable son master en éco-fi. Depuis deux ans, après un passage éclair à Londres, le voilà de retour à Paname où il a créé sa société de consulting et officialisé sa relation avec Béatrice qu’il fréquentait depuis la classe de Terminale. Un avenir radieux semble sourire à Amaury : famille, argent, bientôt la gloire, il est, à presque trente ans, à deux doigts d’avoir réussi sa vie. Seulement, y a un hic : Amaury pense qu’il ne pense pas comme il faut.

Il a bien voté Sarkozy en 2007, il est certain que « la France va droit dans le mur », qu’il faut « respecter les valeurs », qu’il se doit d’« avoir des principes inflexibles dans la vie », il va avec Béatrice à la messe une fois par semaine et tous deux organisent un mariage « tradi » dans les règles de l’art. Il se dit de « droite décomplexée » mais ne parle jamais de politique au boulot car « il ne faut pas tout mélanger ». Craignant que ses prises de position ne lui fassent perdre des contrats de conseil en placement, communication et stratégie management (on peut bien être conseiller en tout quand rien n’a de sens), il commente des blogs que personne ne lit sous pseudo et brûle au briquet les lettres de fundraising d’associations catholiques qu’il reçoit dans sa boîte, de peur que sa concierge découvre son terrible secret.

Son objectif au fond est très simple : avoir une maison, trois enfants, une femme au foyer et un univers sain pour tout cela. Seulement voilà, pour avoir de quoi se l’offrir, il faut vivre dans un enfer urbain afin de pouvoir être le premier à mettre la main sur de la fausse monnaie imprimée par la Fed et la BCE, ladite fausse monnaie qui permet à la France, l’Europe, l’Occident d’acheter des produits de merde à la Chine. Cet argent sale pour des produits de mauvaise qualité pousse les diplômés de vrais métiers à s’expatrier vers ces Eldorados asiatiques en carton pendant que l’Ouest fait venir en masse des miséreux des tropiques afin de combler le manque de natalité de ceux qui sont restés, après avoir perdu leur emploi et réduit de moitié leur consommation de pâtes discount à cause de l’inflation engendrée par cette création monétaire. Amaury, pour protéger sa future progéniture du dépotoir qu’est devenu son pays décide donc de devenir un rouage de la Machine infernale.

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[Tribune libre] Servir le Système pour s'en préserver - Par Marie-Thérèse BouchardCes questions, Edgar Grave se les pose aujourd’hui du haut de sa tour de Kuala Lumpur. Propriétaire de trois étages de Petronas (photo ci-contre, les tours), son bureau personnel dans lequel ne rentre que sa fille Laurine, étudiante en commerce qui a trouvé son stage à GraveMal, recèle de trésors de guerre et sert d’écrin à un Modigliani original. Fils d’un médecin de campagne qui a travaillé dur pour lui permettre de faire les études dont il l’estimait digne, Edgar a gravi tous les échelons jusqu’à devenir le milliardaire que l’on sait. Contraint de vivre en Asie afin d’échapper au Fisc, il pense avec tristesse à la maison dans laquelle il a grandi dans le Sud-Ouest et écrit tout au long de ses journées des « Lettres à France ». Rentrer pour lui signifierait la ruine, alors il se morfond depuis sa tour de verre. Il a bien une idée pour rendre à son pays ce qu’il lui a donné. Investir dans la Reconquête. Mais celle des esprits. Il a décidé de financer un think-tank libéral qui aura pour mission de sensibiliser le grand public aux théories économiques qui peuvent sauver la France, l’Europe, l’Occcident de la crise.

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Amaury pense avec tristesse à ses vieux et à ses amis de toujours qu’il va devoir laisser avant de partir si GraveMal le recrutait. Même à Londres, le mal du pays lui prenait parfois la gorge et il se cachait dans les toilettes de sa société pour appeler Béa en pleurs. Quitter la France? Oui, mais pour y revenir plus fort, plus riche, avec un réel esprit de conquérant : revenir pour la Reconquête, partir pour mieux réanimer le cadavre, voilà la raison du sacrifice. Il n’a jamais lu un livre et fantasme une école pour ses enfants qui ne peut plus exister mais peu importe, il est attaché aux formes. Les gamins porteront des uniformes impeccables et apprendront la théorie du genre, il s’en contentera.

Il vivra dans une maison avec une alarme dans chaque pièce et embauchera des gardes du corps pour que ses enfants jouent dans un pré qu’il aura loué avec d’autres parents, désireux de donner à leurs enfants la même illusion que celle que l’on tente de créer dans un bocal en mettant des petites algues en plastique afin de faire croire aux poissons qu’ils sont toujours dans l’océan. Il a un peu de spleen mais ne veut surtout pas « se prendre la tête ». Il monte dans sa voiture et met Lady GaGa, ce soir, après son entretien, il prendra l’avion afin d’enterrer sa vie de Français au Postmodernklüb de Berlin où la jeunesse de droite décomplexée adore parler de la décadence de la République avant de finir la tête dans un caniveau.

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Edgar appelle sa fille Véronique restée en France afin de lui parler de son projet d’engagement politique à distance. Pendant que la sonnerie retentit il regarde sur son mur une photo de lui et de son éditeur, Dominique Lourdeau. Véronique répond. Ex-avocate chez GraveMal et directrice de collection chez Dominique Lourdeau Editions, elle est la plus grande fierté de son père qui estime qu’elle est, de ses six enfants, celle qui a le mieux réussi à s’affranchir de l’aura paternelle. Elle accepte. Elle est même très enthousiaste et commence à manger la moitié, puis les trois quarts de ses mots, tant elle est excitée. Faudra commencer par un webzine, et mener une vraie campagne de vulgarisation de Frédéric Bastiat afin de faire comprendre aux gens qu’ils vivent dans un système super-étatiste et qui joue contre eux, avec l’argent prélevé de force sur leur travail. Enfin ça, c’est ce qu’a compris Edgar, car Véronique, malgré son cursus au Royaume-Uni, n’a pas beaucoup de culture économique.

Véronique à Paris envoie un mail à Jean-Pierre Ether, un ami de Grave Père. Elle lui demande si il accepterait d’écrire des articles pour le webzine et après une vingtaine d’échanges, ils se décident enfin à recruter un webmaster. Il s’appelle Ludovic Grangeon et n’a pas de grandes prétentions salariales. Il est surtout connu de la nanosphère libérale parisienne pour avoir lancé une pétition depuis son blog qui avait récolté près de 200 000 signatures, ce qui lui avait valu une réputation de mec débrouillard qui connait la stratégie à adopter sur le net. Ludovic vit à Reims et n’accepte qu’à la condition de pouvoir faire du télé-travail. La condition est acceptée et le contrat est signé, bien qu’il stipule pour des raisons administratives des horaires de présence dans les locaux de GraveMal France, nouveau siège de l’Institut Reagan.

Véronique rencontre Vespasien Luron, un ami de son ex-mari. Trader pour Goldman Sachs Europe et amoureux des pétro-dollars, la mission que lui ont confiée ses employeurs est d’investir la netosphère libérale afin de dédiaboliser la finance islamique dont raffole la banque aux pratiques douteuses. Tous deux se congratulent et parlent des voyages qu’ils ont effectués ces dernières années. De Singapour à Manhattan en passant par Genève, ils ne connaissent que le globish et les Hilton, ils compensent leur insignifiance par l’importance qu’ils accordent à leurs métiers, financé par Papa dans le premier cas, financé par le Diable dans l’autre, sachant que Papa bosse déjà avec Méphisto. Grave fille, qui n’a de l’amour que pour le T9 de son portable et l’argent, deux moyens efficaces pour dissimuler aux yeux de jeunes naïfs comme Amaury son inculture crasse, décide donc de rebaptiser le site « desspecialistesdeleconomieparlentauxfrancais.org », balançant ainsi à la flotte le projet de son père et s’achetant une réputation de spécialiste auprès d’un milieu insignifiant d’une dizaine de personnes sur tout le territoire français.

L’éducation de ses six enfants est sûrement le plus gros investissement que Grave ait fait dans sa vie. Fils de médecin, catholique, de droite, amoureux des valeurs, plein de principes, il a tenu à leur enseigner la modestie, la réussite par soi-même mais a échoué. Posant son verre de whisky, il écoute le cœur lourd le Requiem de Mozart, seul, en haut de sa cage dorée. Il se sent impuissant et triste à en crever, lui qui ne peut s’évader dans quelque coin sauvage autrement qu’en hélicoptère ou en passant de son bureau au parking. Il n’a pas mis les pieds dans les bidonvilles de Kuala Lumpur depuis près de vingt ans.

Grave est le modèle d’Amaury, qui compte trouver à Kuala Lumpur le moyen de sauver sa vie.

[box class= »info »] Source : reproduit avec l’aimable autorisation du blog Marie-Thérèse Bouchard. [/box]

Crédit photo en Une : Azreey, licence CC. Crédit photo dans le texte : Flayas, Licence publique générale GNU