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[Tribune libre] Décroissance versus ubris

[Tribune libre] Décroissance versus ubris

[box class= »info »]Tribune reprise du site Zentropa[/box]

[Tribune libre] Décroissance versus ubrisDevant l’ampleur et la persistance de la crise économique mondiale, le discours sur la « décroissance », déjà fort marginal jusque là, est devenu presque inaudible. Il a été emporté, et avec lui la plus grande part des préoccupations écologiques auxquelles il est associé, par la chute du pouvoir d’achat, la montée du chômage et l’ombre menaçante de la « récession » avec laquelle la décroissance est parfois confondue.

Comment oser parler de « frugalité », de « simplicité volontaire », de « limitation de la consommation » quand tant de gens ont «bien du mal à boucler les fins de mois » et que l’ensemble des hommes politiques, de droite comme de gauche, ainsi que tous les « spécialistes » médiatiquement adoubés nous expliquent que, tout au contraire, seule une « reprise de la croissance » peut sauver l’Europe, notre « way of life » et l’avenir de nos enfants ?

Car le système capitaliste productivo-consumériste a cette formidable spécificité, qui est aussi une incroyable arrogance: il se nourrit et se renforce de ses propres fiascos.

Plus il échoue et plus il devient incritiquable, plus il démontre son inanité et moins on s’autorise à envisager ses alternatives, plus il dysfonctionne et plus on nous invite à lever les dernières fragiles barrières qui gênaient son épanouissement absolu…

La solution à la crise engendrée par le capitalisme financier mondialisé ? Encore plus de capitalisme financier mondialisé ! C’est clair non ? Vous ne comprenez pas ? C’est que vous n’êtes pas un « spécialiste », ni un « économiste » de haut vol, ni même un fin « analyste » mais juste un pauvre con, un beauf bas du front qui, lorsque sa voiture est tombée 10 fois en panne et que chaque nouveau modèle acheté présente les mêmes symptômes, envisage de prendre le bus ou de se mettre au vélo.

Dorénavant, le libéralisme financier ne cherche même plus à masquer sa dimension totalitaire. C’est désormais sans gêne ni vergogne qu’il punit des Etats (Grèce), impose des gouvernements non démocratiques (Italie) et des « plans d’austérité » à l’heure où les milliardaires pullulent et n’ont jamais été aussi riches.

Toute contestation est alors au mieux ridiculisée (le plus souvent au nom du « réalisme », ce qui ne manque pas de sel pour un système fondé sur l’idée proprement démentielle d’une croissance infinie dans un monde fini), au pire criminalisée (écrasement fiscal des Systèmes d’Echange Locaux, amendes et peines de prisons pour les militants anti-OGM ou les paysans alternatifs…) et généralement étouffée par le très efficace complot du silence. Le système ne tolère au final que les pitres sans danger façon Besancenot (dont le tête avec Michel Drucker dans « Vivement Dimanche » restera longtemps dans les an(n)ales de l’action révolutionnaire…) ou Mélenchon, caniches aboyant mais bien vite ramenés à la niche lorsqu’ils sortent par mégarde de leurs rôles de bouffons et d’épouvantails.

Pourtant il n’est pas besoin d’être grand clerc pour voir qu’il n’y a pas de salut dans la fuite en avant capitalo-consumériste qu’on nous présente comme horizon indépassable. La crise que nous connaissons n’est pas conjoncturelle mais systémique et n’aura d’issue, s’il l’on poursuit sur la voie de nos maîtres, que dans le plus terrifiant chaos. La déconnexion avec le réel est devenu trop importante, le mépris du bon sens et l’ignorance des signaux physiques d’épuisement planétaire sont allés trop loin. Le système parasitaire de la finance mondialisée est ni plus ni moins en train d’assassiner l’humanité après l’avoir lobotomisée. L’heure n’est plus aux voeux pieux ni aux rafistolages, et toute politique qui ne cherche pas à penser la sortie du libéralisme n’est qu’une fumisterie, un colin-maillard au bord du précipice.

C’est pourquoi les problématiques de la décroissance gardent plus que jamais leur intérêt et leur validité, non pas comme solution unique et miraculeuse mais comme base de réflexion pour le vital changement de paradigmes qui est le grand chantier de notre génération (et des suivantes).

Car la décroissance n’est pas qu’une théorie économique, elle propose également une vision éthique et sociale de l’organisation humaine prise dans sa pluralité et non réduite à ses seules fonctions consuméro-hédonistes. Cette vision est basée sur le sens de la limite, la nécessité du don, l’importance de l’autonomie, de la proximité et de la communauté.

La décroissance, ce n’est pas l’appauvrissement mais une autre vision de la richesse, qui ne serait plus uniquement matérielle et individuelle mais aussi spirituelle, morale et collective. La décroissance ce n’est pas l’ascèse et la privation mais la saine sobriété et le refus de l’accumulation de l’inutile et du néfaste.

La décroissance, c’est aussi la réhabilitation du « métier », fondé sur l’apprentissage de savoirs faire, sur l’autonomie et la création de valeurs utiles, contre « l’emploi », hyper-spécialisé, flexible, précaire et producteurs de simples valeurs d’échange. La décroissance c’est le rejet de la chrématistique et le retour à une économie « où les biens fondamentaux sont produits en fonction de besoins humains réels et en tenant compte, région par région, de l’empreinte écologique du travail collectif » (Jean-Claude Michéa).

La décroissance n’est pas une utopie, c’est une urgence.