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Grèce : où est l’argent ?

Grèce : où est l’argent ?

30/05/2012 – 08h00
ATHÈNES (NOVOpress) —
Alors que les Grecs s’apprêtent à revoter lors des nouvelles élections législatives qui auront lieu le 17 juin, Christine Lagarde, patronne du Fonds Monétaire International a jeté de l’huile sur le feu avec les propos qu’elle a tenus lors d’une interview au Guardian vendredi. Elle y affirme en substance que la solution évidente aux problèmes que rencontre actuellement la Grèce, serait que les Grecs paient leurs impôts.

Christine Lagarde, patronne du Fonds Monétaire InternationalLe simplisme de la proposition a de quoi étonner de la part de la patronne du FMI, organisation internationale qui on le rappelle, participe à la troïka (avec la Banque Centrale européenne et la Commission de Bruxelles) qui élabore depuis 2010 les différents plans d’aides à la Grèce. Pourquoi déverser des aides de plusieurs centaines de milliards s’il suffisait pour les grecs de payer leurs impôts ?

Il est temps de sortir les calculettes et de faire les comptes.

Nous allons nous limiter aux chiffres depuis le début de la crise des dettes souveraines, sans revenir sur les fonds structurels d’aide européenne que la Grèce reçoit depuis son adhésion à l’UE en 1981, soit environ 141 milliards (dont 70 milliards d’aide au secteur agricole). La renégociation de ces aides est d’ailleurs en cours à la demande des pays nouveaux entrants d’Europe orientale, les fonds structurels européens continuant à être versés de manière trop dissymétrique, toujours en faveur de la Grèce, du Portugal et de l’Espagne.

En 2010 le premier plan d’aide à la Grèce a couté 73 milliards d’euros aux États membres de l’UE (dont 16,8 milliards à la France). Il s’agissait d’un engagement bilatéral entre les États de la zone euro. Au même moment, fut créé le FESF (Fonds européen de stabilité financière) qui peut prêter aux États en difficultés et émettre des obligations. Il est financé aux deux tiers par les membres de l’Eurogroupe et un tiers par le FMI. Il a prêté à la Grèce en 2010, 173 milliards d’euros (145 milliards provenant des États et 28 milliards du FMI).

Dans le même temps, la Banque centrale européenne a racheté « en douce » et dans la plus grande opacité des titres de dette grecque pour un montant estimé de 45 milliards d’euros.

Il a également été décidé d’alléger à hauteur de 100 milliards les créances de la Grèce détenues par les banques, en échange de quoi les États européens s’engageaient à recapitaliser leurs banques exposées sur la dette grecque. Montant de l’opération : 106 milliards dont 8,8 milliards rien que pour la France.

La Banque centrale européenne a également émis des LTRO (long term refinancing operation) à hauteur de presque 1.000 milliards. Il s’agit d’émettre des prêts à trois ans pour donner des liquidités aux banques à des taux très avantageux (donc de créer de la monnaie par le crédit). Environ 80 milliards d’euros de ce dispositif ont été prêtés aux banques grecques afin qu’elles puissent le reprêter à un taux plus élevé à l’État grec.

La Banque centrale européenne ne peut pas pallier à toutes les urgences, il existe donc un autre dispositif, l’ELA (Emergency Liquidity Assistance). Ce « soutien exceptionnel à la liquidité bancaire » est du ressort des banques centrales et permet d’agir rapidement en cas de blocage du marché interbancaire. Il est théoriquement exceptionnel mais la Banque centrale grecque en fait une utilisation régulière (elle n’est pas la seule, l’Espagne aussi s’y met ces dernières semaines). Ce dispositif doit permettre de refinancer en urgence des établissements bancaires au bord de la faillite en émettant des liquidités.

Au bout du compte c’est la BCE qui paie la facture. Depuis le début de la crise des dettes souveraines ces interventions « exceptionnelles » ont alourdi la facture de 300 milliards d’euros, dont 100 milliards pour la Grèce.

Une autre soupape déguisée du système est le système TARGET2, qui est le système de paiement interbancaire en temps réel des établissements de la zone euro (banques privées et banques centrales). Il est géré par trois banques centrales : la France, l’Allemagne et l’Italie. En jouant sur les lignes de trésorerie (notamment lors du règlement des importations) les pays déficitaires peuvent décaler leurs paiements et se financer sur les pays excédentaires. Là encore ce système fonctionne dans la plus parfaite opacité. Impossible d’avoir une vue d’ensemble des transactions. Une étude allemande tendrait à démontrer que le passif des banques centrales déficitaires pèserait à hauteur de 320 milliards sur les lignes de compte de la Bundesbank. Quant à la France et à l’Italie, impossible d’avoir ne serait-ce qu’une estimation.
En additionnant tout cela , on arrive à un total de 577 milliards d’euros. Théoriquement donnés pour aider « les Grecs ».

Le montant de la dette publique grecque est de 360 milliards d’euros. Elle devrait donc être apurée et payée depuis… Que les Grecs paient ou non leurs impôts. Sont-ils si mauvais élèves que ça d’ailleurs, comme on nous le répète jusqu’à la nausée depuis trois ans ?

Vice-président pour l'Europe de Goldman Sachs entre 2002 et 2005, puis gouverneur de la Banque d'Italie entre 2006 et 2011, il est maintenant président de la Banque centrale européenne (BCE).

Mario Draghi - Vice-président pour l'Europe de Goldman Sachs entre 2002 et 2005, puis gouverneur de la Banque d'Italie entre 2006 et 2011, il est maintenant président de la Banque centrale européenne (crédit : European Parliament - cc).

Si l’on se base sur les statistiques d’ELSTAT (l’institut de la statistique grec), les recettes fiscales seraient en moyenne de 90 milliards d’euros annuels, ce qui représente 40% du PIB. C’est dans la moyenne (la France est à 42% par exemple). Évidemment certains douteront de la véracité des chiffres d’ELSTAT. La Grèce a déjà triché par le passé en truquant le montant de sa dette lors de son adhésion à l’Euro. Elle avait fait appel aux bons conseils de Mario Draghi (actuellement directeur de la Banque centrale européenne) et de la banque Goldman Sachs qui lui avaient créé des instruments financiers sur mesure (swaps de change permettant de décaler le paiement des intérêts d’emprunts) pour lever des fonds hors bilan et ainsi camoufler le montant réel de la dette. Mais depuis, les chiffres semblent avoir été trafiqués dans l’autre sens : une enquête préliminaire est actuellement menée par le parquet d’Athènes. Les chiffres du déficit 2009 auraient été gonflés à la demande du gouvernement pour faire accepter aux Grecs le premier plan d’austérité.

Un chiffre très intéressant ressort néanmoins des statistiques d’ELSTAT : le déficit budgétaire, hors charge de la dette, ne serait que de 2,1% du PIB. Quant on sait que le taux d’intérêt d’emprunt des obligations sur la dette grecque est passé, suite à des attaques spéculatives de 4,84% en 2010 à 41,41% aujourd’hui, l’on comprend vite où est passé tout l’argent : au remboursement de la dette, donc des banques.

À méditer, à l’heure où l’UE s’apprête à débloquer une nouvelle tranche « d’aide à la Grèce » pour environ 100 milliards d’euros…

Spoutnik, pour Novopress

[box class= »info »]Richard SulíkSource : Richard Sulík – Solidarita s Gréckom vyjadrená v peniazoch – richardsulik.blog.sme.sk, économiste et homme politique slovaque, fondateur du parti Liberté et Solidarité (SaS). En savoir plus : fr.wikipedia.org/wiki/Richard_Sul%C3%ADk[/box]
Crédit photo en Une : tom.tziros (2008) via Flickr (cc)