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Afrique, terre du "djihad" : l’analyse de Bernard Lugan [Présent 8197]

Afrique, terre du « djihad » : l’analyse de Bernard Lugan [Présent 8197]

26/09/2014 – PARIS (NOVOpress)
Bernard Lugan (photo) est l’un des meilleurs spécialistes français de l’Afrique. Il a réussi (non sans essuyer plusieurs procès et tentatives de censure) à concilier la fidélité à ses convictions avec une brillante carrière d’historien, de chercheur, d’auteur de très nombreux ouvrages spécialisés. Nommé expert par le Tribunal pénal international pour statuer sur les massacres du Rwanda, il enseigne également à l’Ecole de guerre, à Coëtquidan, et donne des conférences à l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) et au Centre des hautes études militaires (CHEM).

Propos recueillis par Caroline Parmentier


Que vous inspire l’engagement de la France par ses frappes aériennes contre l’Etat islamiste ?

Je ne suis pas spécialiste du Moyen-Orient et c’est pourquoi je me garderai bien de me prononcer sur le fond. Cependant, trois points doivent être soulignés :
1– Nous payons les conséquences de la destruction du régime de Saddam Hussein et de la déstabilisation de la Syrie.
2 – La guerre ne pourra être gagnée qu’au sol, car les islamistes vont se disperser parmi la population afin d’échapper aux frappes aériennes contre lesquelles ils ne peuvent pas lutter.
3 – Sans l’Iran, les Kurdes et le régime syrien, l’EIL ne pourra pas être vaincu.

Une du numéro 8197 de "Présent"

Une du numéro 8197 de « Présent »

L’Afrique est-elle devenue la terre du djihad ?

Elle l’est depuis le phénomène almoravide qui, au XIème siècle fut le premier djihad régional ; il eut deux directions, la vallée du fleuve Sénégal au sud et le Maroc au nord. L’une des forces de l’islamisme sahélien est qu’il s’agit d’une résurgence historique ramenant directement aux djihads des XVIIIème et XIXème siècles qui enflammèrent la totalité de la région depuis le Soudan à l’est jusqu’au Sénégal à l’ouest. L’islamisme sahélien d’aujourd’hui s’abreuve à cette « fontaine de rêve » fermée par la colonisation. Cette réalité inscrite dans la longue durée est difficilement perceptible par des observateurs ou des politiciens esclaves de l’immédiateté et de leur inculture.

Comment expliquez-vous la guerre du Mali et quelle est la situation actuelle ?

Quand le sage montre la lune, le sot regarde le doigt. En d’autres termes, l’islamisme n’est ici que la surinfection d’une plaie ouverte depuis la nuit des temps, bien avant l’islam, entre nordistes nomades (Touaregs ou Maures) et sudistes noirs sédentaires. Au Mali, les événements furent déclenchés par les Touaregs qui ne voulaient plus subir les exactions de l’armée de Bamako. D’une manière tout à fait opportuniste, les islamistes se greffèrent sur le mouvement et le coiffèrent. Puis, l’intervention française les ayant chassés, nous en sommes revenus au problème de départ qui est celui de la cohabitation entre nordistes et sudistes.

Comment analysez-vous la guerre que mène Boko Haram au Nigeria ?

Boko Haram est, selon moi, autant une manifestation identitaire nordiste qu’une affirmation religieuse. Il s’inscrit en effet très exactement dans la lignée des sultanats djihadistes nordistes, dont celui de Sokoto, ce dernier fondé par le djihad des Peuls mené par Ousmane dan Fodio à la fin du XVIIIème siècle. Boko Haram( s’explique d’abord parce que le pouvoir a basculé au Nigeria. Jusqu’à ces dernières années, les nordistes contrôlaient l’armée, donc l’Etat, ce qui leur permettait de piller les ressources pétrolières du sud. Or, aujourd’hui, ce sont les sudistes chrétiens qui sont à la fois au pouvoir et à la tête de l’armée. Ce renversement de situation est insupportable aux nordistes, comme j’ai pu le constater lors de mon dernier passage au Nigeria.

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