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Aude de Kerros : « l’AC est devenu un dogme quasi religieux »

Aude de Kerros 11/03/2016 – CULTURE (NOVOpress)
Suite de l’entretien avec le graveur et essayiste Aude de Kerros. Son ouvrage, « L’imposture de l’Art Contemporain », dénonce les méfaits d’une forme d’expression qui n’a plus d’artistique que le nom. Elle revient aujourd’hui sur la soumission de l’État français à cette supercherie et sur la toute-puissance totalitaire qu’a acquise le discours autour de « l’art contemporain ».

NOVO : Votre livre décrit les diverses fonctions remplies par l’AC : Est-ce une expression de l’ultralibéralisme global ou un de ses outils ? Pourquoi l’État français participe-t-il à ce choix culturel depuis un tiers de siècle ?
A. de Kerros : L’AC a été d’abord entre 60 et la chute du système soviétique en 1991 une stratégie de la guerre froide culturelle servant à destituer Paris, capitale des arts, au profit de New York. Puis l’AC a porté les couleurs de l’idéologie fondatrice de l’hégémonie américaine, le multiculturalisme, qui a remplacé le marxisme soviétique.
L’administration culturelle française quand elle se dote en 1983 d’institutions à même de diriger l’art s’est curieusement alignée sur les diktats de New York. L’AC est devenu alors l’art officiel de la République. Ses « inspecteurs de la création » décident de ce qui est de l’art ou ne l’est pas. L’art official français a adopté les critères du marché américain.
NOVO : L’AC en France est étatisé, dirigé par un corps de fonctionnaires, les « inspecteurs de la création ». Pourquoi n’y a-t-il pas de débat public ? Pourquoi les élus n’abordent-ils pas ou peu le sujet ?
A. de Kerros : L’art d’État en France est une nouveauté en France, elle date de 1983, il intervient après un siècle de désengagement de l’État dans ce domaine, une liberté exceptionnelle dans l’Histoire qui a fait de Paris la ville de référence pour le monde, car y coexistaient tous les courants, de l’académisme aux plus folles avant-gardes. On accourait de la planète entière pour cela.

En 1983 des Institutions d’État sont créées pour encadrer et subventionner la création, contrôler le contenu de l’enseignement. Un courant parmi beaucoup d’autres est choisi, le conceptualisme, jugé seul « contemporain » et donc légitime. Trente-cinq ans après, le monde de l’art est en France coupé en deux parties inégales : une minorité d’artistes conceptuels entretenus et cooptés par l’État, mais inconnus du monde entier et une majorité d’artistes clandestins, jugés non contemporains et résiduels, malgré leur très grand nombre. La concurrence déloyale de l’État au marché privé de l’art, l’accaparement des médias, du mécénat, des lieux de prestige (dévoué aux artistes du très haut marché où ne figure aucun artiste vivant et travaillant en France) ont ruiné le marché de l’art et sa diversité. Après 2008, Paris a été choisi par des stratégies financières globales du marché de l’art pour remplir une fonction de « show case », de présentoir de l’art en voie de haute financiarisation. D’où la vente simoniaque par le clergé d’État de la légitimité de Versailles, du Louvre, du Grand Palais, de la place Vendôme et autres lieux très visibles du monde entier.
Pourquoi l’absence de débat ? Je donnerais plusieurs facteurs.
Le discours sur l’AC est devenu un dogme quasi religieux, c’est une question de foi, cela ne se discute pas. C’est aussi l’application puritaine d’une loi et d’une morale dans le domaine de l’art où jadis régnait la liberté. Tout artiste ou intellectuel qui n’observe pas le dogme appartient à la catégorie démonique et personnifie le mal. Depuis un tiers de siècle, le seul argument de défense contre toute dissidence est son identification aux nazis.
La deuxième raison est que l’histoire de l’art français depuis trente ans est si absurde, obscure et perverse que personne ne comprend et quand cela se produit grâce à plus d’information, il est impossible d’y croire !
Enfin, les carrières de journalistes, chercheurs, professeurs d’université, fonctionnaires, etc. sont condamnées si un doute est proféré sur le sujet. C’est donc la loi du silence.
NOVO : Pourquoi n’y a-t-il plus de contre-pouvoirs ?
A. de Kerros : La supercherie sémantique a fonctionné et les élites se sont laissées manipuler. La sidération a fonctionné pour l’Église l’Académie, la grande presse de droite ou de gauche, etc. La grande légitimité de l’État, de l’Université à impressionné, la hauteur des cotes a laissé pantois et le jugement critique a été paralysé. La condamnation à l’invisibilité de toute réflexion critique sur ce sujet dont nous avons été très nombreux à faire les frais a fait durer ce phénomène près de quarante ans. Si l’on accepte de considérer l’histoire, les faits, les chiffres, il est cependant possible de comprendre ce qui s’est passé. Le samizdat Internet a permis à un public qui se pose des questions de trouver des réponses. Aujourd’hui grâce à l’information qui circule enfin, il est possible d’exercer l’esprit critique, de conquérir une autonomie.