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Attentats : l’heure du bilan a sonné, par Jacques Sapir

Source : Sputnik
Les attentats qui ont endeuillé Paris le vendredi 13 novembre nous horrifient et nous révoltent. Certes, ce n’est pas la première fois que Paris est ainsi ensanglanté. Le souvenir de la tragédie qui s’était déroulée à la rédaction de Charlie-Hebdo et au magasin Hyper-Casher est encore frais dans nos mémoires.

Cependant, les carnages de ce 13 novembre marquent un saut qualitatif dans l’horreur et l’abjection. Le temps du deuil et du recueillement dû aux victimes et à leurs proches s’impose. Le temps de la réflexion viendra ensuite, et il sera suivi par le temps de l’action. La sourde colère qui anime aujourd’hui le peuple français ne s’éteindra pas. Ce crime exige un châtiment. Cependant, cette colère pourrait aussi se dévoyer ou être manipulée. Encore une fois, oui, la réflexion s’impose.
Le Président de la République, M. François Hollande, a appelé à l’Union nationale. Il a été suivi en ce discours par le gouvernement et la quasi-totalité de la classe politique. Fort bien ; mais cela ne doit pas nous empêcher de poser certaines questions. Car s’il entend jouer sur l’émotion pour fuir l’exigence légitime d’un bilan de ses actes, qu’il sache que cette Union nationale se déchirera alors rapidement.

Un bilan de la politique de sécurité
Il faut d’abord faire le bilan des actes de ces dernières années en matière de sécurité intérieure. Une priorité a été donnée aux moyens d’écoute et d’interception électroniques, et ceci au détriment du renseignement humain. Or, la collecte des informations ne vaut que si l’on se donne les moyens de les exploiter et de les corréler.

Il n’est pas sûr que même si un effort plus important avait été fait dans le domaine du renseignement humain, on aurait pu éviter la tragédie du 13 novembre. Il convient de savoir qu’en matière de renseignement il n’est jamais de certitudes à 100 %. Cependant, le fait que l’on ait sacrifié l’humain à l’électronique a probablement été une erreur. Les moyens du Parquet antiterroriste, le nombre et la formation des enquêteurs de terrain ont été insuffisants.
De ce point de vue, la « loi sur les écoutes » qui a été votée ce printemps dans la foulée des attentats de janvier dernier a probablement été un pas dans la mauvaise direction. Il faut entendre ce qu’a dit, sur diverses antennes et dans divers médias, le juge Trevidic. Les moyens humains n’ont pas été développés à la mesure des moyens de collecte électronique, et ce déséquilibre a fragilisé l’ensemble de la structure de notre renseignement.
Ceci peut être étendu à l’ensemble de notre effort de défense, comme l’indique le général Desportes. Sur ce dossier, il est clair que des réponses convaincantes devront être données par le gouvernement s’il veut espérer que se maintienne cette union nationale. Bien sûr, le présent gouvernement ne porte pas l’entière responsabilité de la situation. Les coupes drastiques ont commencé sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Mais le gouvernement est le gouvernement, et il assume, s’il n’a pu ou voulu les renier, les politiques de ses prédécesseurs.

Un bilan de la politique étrangère
Il faut, ensuite, tirer le bilan de notre politique extérieure. Elle a clairement failli. Non seulement la France est aujourd’hui largement isolée sur le dossier syrien, mais on voit que cet isolement a clairement compromis la sécurité des personnes sur le territoire. Il ne s’agit pas ici de chanter les louanges de Bachar El-Assad. Il est clair que le peuple syrien est fondé à lui reprocher bien des choses. Mais, la politique consiste à établir quel est le danger principal et quel est le danger secondaire. Très clairement, le danger principal était la montée en puissance du groupe dit « État islamique », appellation qui contient un double mensonge. Or, ce groupe résulte directement de l’intervention américaine en Irak. Il a été, par la suite, encouragé, armé et financé, soit par les États-Unis soit par leurs alliés, pour affaiblir le pouvoir qui se mettait en place à Bagdad, et qui donnait des signes d’indépendance vis-à-vis de Washington. Ici encore, il convient d’écouter les propos tenus par le Général Desportes lors de l’audition du 17 décembre 2014 devant la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées du Parlement français :
« Quel est le docteur Frankenstein qui a créé ce monstre ? Affirmons-le clairement, parce que cela a des conséquences : ce sont les États-Unis. Par intérêt politique à court terme, d’autres acteurs — dont certains s’affichent en amis de l’Occident — d’autres acteurs donc, par complaisance ou par volonté délibérée, ont contribué à cette construction et à son renforcement. Mais les premiers responsables sont les États-Unis ».

Il est donc clair qu’il faudra réviser la politique étrangère de la France d’urgence. Des voix nombreuses, tant à droite qu’à gauche, y appellent. Mais cette révision devra être cohérente avec nos intérêts. Il importe donc que l’on abandonne les tentatives d’isolement de la Russie, tentatives qui n’ont produit que des malheurs dans notre pays, que ces malheurs soient économiques comme ceux qui ont frappé nos agriculteurs, ou qu’ils concernent la sécurité du pays, comme nous avons pu le mesurer le 13 novembre. Le gouvernement devra donc rendre des comptes sur sa politique étrangère comme il le devra sur sa politique de sécurité intérieure.

Comment lutter contre la radicalisation ?
Au-delà, il est clair que les processus de radicalisation d’une petite fraction de notre jeunesse n’ont pas été abordés avec le sérieux et la cohérence nécessaires. Il est bien beau de parler de « dé-radicalisation », même s’il convient d’essayer de la faire. Mais il est toujours plus difficile et plus coûteux de « dé-radicaliser » quelqu’un que de prévenir sa radicalisation.
Empêcher la radicalisation de cette petite fraction de la jeunesse doit être un objectif commun à tous les Français. Il impose que l’on rappelle un certain nombre de principe. Et tout d’abord qu’il n’est pas de loi divine supérieure à la loi de la République dans le débat public. Si un individu veut se donner des principes plus contraignants que ce qu’exige de lui de la société, c’est son droit (dans les limites du Droit) et c’est son choix. Mais, il n’a pas à chercher à imposer ni à faire propagande de cela. Les différents lieux de culte, et ceux qui y prêchent, se doivent donc d’observer cette règle sous peine de fermeture et d’expulsion. C’est un principe fondamental de la laïcité. La religion appartient à l’espace privé et ne doit pas envahir l’espace public. Et ce principe est la condition de la concorde dans une société qui est hétérogène.

Mais empêcher la radicalisation ne passera pas uniquement par ce type de mesure. Il importe de reconstruire un discours intégrateur qui permette à toute personne de participer de la France, de sa culture politique et des principes qui la fondent. Or, c’est là le point faible, on pourrait même dire le point d’inexistence, du gouvernement actuel, tout comme de ces prédécesseurs. Telle devrait pourtant être la tache de l’Éducation nationale. Que l’on se souvienne donc des vers de l’Affiche Rouge :
« Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
(…)Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient le cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant »

Mais il est vrai que pour s’intégrer, il faut avoir quelque chose à quoi s’intégrer. Il faudra donc revenir sur la politique menée depuis plus de vingt années qui a progressivement nié la souveraineté du pays. Alors que de manière visible les accords de Schengen sont moribonds, alors qu’en décidant de décréter l’état d’urgence, le Président de la République a fait un acte de souverain, c’est toute la politique de la construction européenne, de cette dangereuse folie qu’est l’Euro et des pouvoirs que s’arrogent désormais chaque mois les institutions européennes, qu’il faudra réviser au plus vite.

La guerre civile peut encore être évitée. Mais cela exige de nos femmes et de nos hommes politiques le courage de reconnaître que, sur bien des points, ils ont erré et ils nous ont trompés.