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Discours de Poutine à l’ONU : l’art du parler cash

30/09/2015 – MONDE (NOVOpress)
L’aréopage de diplomates onusiens aux propos feutrés n’entend pas tous les jours un orateur de la trempe de Poutine. Dans les drames qui agitent la planète – Syrie, Libye, Ukraine… —, pointer du doigt la responsabilité américaine ne gêne pas le président russe. Retrouvez l’intégralité de son discours, suivi de l’interview qu’il a accordé au journaliste américain Charlie Rose pour les chaînes CBS et PBS.

L’intervention de Vladimir Poutine à la tribune de l’ONU

Le 70e anniversaire de l’ONU est l’occasion d’évoquer le passé et de réfléchir à l’avenir. En 1945, les pays ont uni leurs efforts pour penser à l’après-guerre, et c’est dans notre pays, à Yalta, que se sont réunis les chefs de la coalition anti-hitlérienne.
Les différends à l’ONU ont toujours existé et le droit de veto a toujours été appliqué par tous les membres du Conseil de Sécurité. C’est normal. Au moment de la création de l’ONU, on ne comptait pas sur l’unanimité, mais sur la recherche de compromis.

Nous savons tous qu’à la fin de la Guerre froide, il n’y a plus eu qu’un centre de domination. Ceux qui se trouvaient au sommet ont pensé qu’il ne fallait plus tenir compte de l’ONU, que l’organisation ne mettait que des bâtons dans les roues. Des rumeurs ont surgi : l’organisation était devenue obsolète et avait rempli sa mission originale.
Mais si l’ONU disparaît, cela peut conduire à l’effondrement de l’architecture mondiale et du droit international. C’est la raison du plus fort et l’égoïsme qui vont primer. Il y aura moins de libertés, plus d’États indépendants, mais des protectorats gérés de l’extérieur. L’État, c’est la liberté de chacun. Dans les affaires internationales, chacun doit être clair et transparent. Nous sommes tous différents, il faut en tenir compte. Personne ne doit adopter un seul modèle de développement reconnu par un seul. Nous devons nous rappeler le passé, l’expérience de l’URSS.

Personne ne veut apprendre des erreurs d’autrui, tout le monde répète les siennes. Regardons les pays de l’Afrique et du Proche-Orient, bien sûr que les problèmes économiques et sociaux y ont mûri longtemps et que les gens y voulaient des changements. Mais l’intervention extérieure a conduit à la destruction de leurs structures étatiques, les droits de l’homme n’y sont plus respectés. Est-ce que vous comprenez ce que vous avez fait ?!, Je demande aux responsables de cette situation. Mais ces gens-là n’ont jamais renoncé à leurs politiques. Nous voyons des zones d’anarchie apparaître avec l’EI, on y trouve d’anciens combattants d’Irak, de Libye, un pays détruit, nous voyons aussi les membres de ce qu’on appelle l’opposition modérée recevoir une formation et puis passer dans le camp de l’EI.

L’EI continue son expansion dans d’autres régions et veut dominer le monde islamique. La situation est dangereuse et il est hypocrite de parler du terrorisme international et de fermer les yeux sur les flux de financement de ce terrorisme : les drogues, les armes, le pétrole. Il est aussi hypocrite de manipuler ces groupes de gens dans l’espoir de pouvoir les détruire par la suite. J’aimerais dire à ceux qui le pensent et le font : vous avez affaire à des gens cruels, mais absolument pas idiots.

A vouloir jouer avec le terrorisme, il ne faut pas oublier que cette menace peut se propager à d’autres régions de la planète. Nous ne devons pas permettre à ces gens qui ont senti l’odeur du sang de revenir dans leurs pays d’origine et d’y poursuivre leur sale boulot. Personne ne le veut, nous non plus, nous pensons que c’est une erreur de refuser de soutenir les autorités syriennes qui se battent : seuls Assad et les Kurdes se battent réellement contre le terrorisme. Notre approche est franche et honnête, mais on nous accuse d’avoir des ambitions démesurées. Comme si ceux qui nous en accusent n’avaient pas d’ambitions du tout.

Nous ne pouvons plus tolérer la situation actuelle, et ce n’est pas une question d’ambitions : nous nous basons sur les valeurs, le droit international. Nous devons unir nos efforts pour former une coalition large, comme celle contre Hitler, pour lutter contre ceux qui sèment le mal.
Les réfugiés ont besoin de notre compassion et de notre soutien. Mais pour résoudre leur problème, nous devons restaurer l’État là où il a été détruit, le renforcer là où il est fragile, et aider ceux qui sont en péril et ceux qui ne quittent pas leur pays. Nous devons faire tout cela selon les règles de l’ONU. Respecter ce qui se fait dans le cadre de l’ONU et rejeter le reste. Nous devons aider la Libye, l’Irak et les autorités légitimes en Syrie.

Nous devons créer une sécurité indivisible. Mais malheureusement c’est toujours la manière de penser en bloc du temps de la Guerre froide qui domine actuellement en suivant la ligne de l’élargissement de l’OTAN, qui continue de se développer. Tôt ou tard, cette logique devait mener à une crise géopolitique, comme avec l’Ukraine où une guerre civile a eu lieu. Pour mettre fin à cela, nous devons respecter les accords de Minsk et tenir compte des droits des populations du Donbass. Ce n’est que comme ça que l’Ukraine sera un État civilisé, un maillon entre l’Europe et l’Asie.

Nous pensions que nous allions agir en toute transparence dans l’économie, y compris selon les règles de l’OMC. Mais les sanctions unilatérales sont devenues la norme et servent à supprimer des concurrents. Des unions se créent sans consulter les habitants des différents pays. Tout se fait en cachette, on nous met devant le fait accompli. Il s’agit d’un réel petit cercle d’élus qui décident.
La Russie propose d’harmoniser les différents projets économiques : un projet d’intégration basé sur des règles uniques. Nous allons déjà dans cette direction. Par exemple, nous avons entamé la coordination de l’Union économique eurasiatique avec le projet chinois de Ceinture de la route de la soie.

Quant au changement climatique, nous voulons que la conférence (COP21) porte ses fruits. D’ici 2030, nous nous engageons à diminuer les émissions de gaz à effet de serre à 77 %. Pour résoudre nos problèmes de façon radicale, nous devons adopter des technologies qui ne nuisent pas à l’environnement. C’est un défi planétaire, nous devons unir nos efforts, y compris avec les États scientifiquement puissants. Nous devons envisager les problèmes existants de façon globale. La Russie peut être une base à cela.
En 1946, le diplomate colombien Zuleta Angela avait formulé les principes de l’ONU : la bonne volonté, pure de toute idée d’intrigue et de ruse et l’esprit de coopération. La Russie veut suivre ces principes et nous devons choisir la coopération : ensemble, nous allons rendre le monde stable et sûr, et garantir son développement.