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Bouleversement géopolitique : Obama prêt à travailler avec la Russie et l’Iran pour combattre l’État Islamique

29/09/2015 – MONDE (NOVOpress)
Avec une certaine réticence, Barack Obama a accepté à la tribune des Nations Unies l’idée de travailler avec l’Iran, la Russie – et donc Bachar El-Assad — pour lutter contre Daesh. Le résultat d’un bouleversement des équilibres géostratégiques majeur… et lourd de menaces. Par Charles Dewotine

C’est un revirement qui laisse – une fois de plus — la diplomatie française sur le carreau.
Obama a admis l’idée de travailler avec la Russie et l’Iran et donc avec leur allié Bachar El-Assad, contre l’État Islamique en Syrie. Bien sûr, le président américain a dénoncé le président syrien, traité de « tyran » et accusé de « massacrer des enfants innocents », mais le Département d’État a déjà accepté de revoir « le calendrier de son départ ». En clair, le renversement d’Assad n’est plus à l’ordre du jour… Sauf pour Hollande, ce dont tout le monde se moque.

Obama, en avalant des couleuvres de la taille d’un boa constrictor – collaborer avec la Russie, Grand méchant devant l’éternel et l’Iran, naguère encore sur la liste des États-voyous — répondait ainsi au vœu de Poutine, formulé le jour même, à la même tribune des Nations Unies.
Le président russe plaidait la nécessité de former une vaste coalition anti-djihadiste qui serait « semblable à celle contre Hitler » dans laquelle Russie, Iran, États-Unis, mais aussi pays arabes et le gouvernement légal syrien auraient tous un rôle à jouer. Il a insisté sur le fait que refuser de coopérer avec le gouvernement syrien et son armée dans cette lutte serait « une énorme erreur » et a sévèrement taclé -sans les nommer bien sûr- les USA, leurs alliés et leur politique de «révolutions démocratiques» dont on subit les conséquences :

Sous la forme de vagues de migrants fuyant les régions ravagées par la guerre et cherchant une vie meilleure en Europe.
[…]
Est-ce que vous comprenez ce que vous avez fait ? Personne n’y répondra. Au lieu du triomphe de la démocratie, nous voyons la violence et le désastre social, personne ne pense aux droits de l’Homme et aux droits à la vie.

Au vu des résultats bien minces de l’US Air Force dans la lutte contre l’État islamique… et des preuves du soutien yankee, turc et saoudien – au grand minimum passif ou involontaire — à ce même « Califat » qui s’accumulent, Obama n’avait d’autre choix que de manger son chapeau. Il ne peut en effet laisser la situation pourrir ou lui échapper totalement alors que l’opinion américaine pense à près de 70 % que l’EI est la principale menace pour leur pays et que les élections présidentielles approchent. Même s’il ne sera pas candidat, Obama doigt en tenir compte.

Pourtant, les enjeux de ce spectaculaire rebondissement vont toutefois bien au delà du sort de Daesh ou d’Assad. Il suffit pour s’en convaincre de regarder de plus près les acteurs en scène.

La Russie s’est spectaculairement remise au centre du jeu en intensifiant récemment son aide à son allié Bachar El-Assad, par l’envoi d’éléments aériens et maintenant terrestres, appuyant sa position par le déploiement en Méditerranée du plus grand sous-marin nucléaire du monde, le Dimitri Donskoï (TK-208, classe Typhoon). Le message est clair : Moscou ne laissera pas les États-Unis entraver son intervention militaire.

Dimitri Donskoï

Le plus gros sous-marin au monde, le Dmitri Donskoy (TK-208, classe Typhoon), navigue au large des côtes syriennes. A bord, 20 missiles balistiques intercontinentaux disposant de 200 ogives nucléaires.

L’Iran est de son côté sorti de son isolement diplomatique grâce aux accords sur son programme nucléaire et joue à nouveau son rôle de puissance régionale, tenant par tous les moyens – notamment la projection de troupes plus ou moins régulières de contrer l’encerclement fondamentaliste sunnite dont il fait l’objet de la part des USA et des pétromonarchies du golfe persique.

Même la Chine, dont des rumeurs persistantes – quoiqu’officiellement démenties — se joindrait à la coalition anti-État islamique. Les motifs ? La Chine pourrait souhaiter ainsi faire pièce aux manœuvres américaines et affirmer son rôle de grande puissance diplomatique et militaire, et pas uniquement « d’atelier du monde ».
Elle pourrait aussi tenter de limiter la contagion fondamentaliste à ses propres régions musulmanes, en neutralisant sur site les volontaires islamistes ouïghours, originaires de la province chinoise du Xinjiang à majorité musulmane. C’est un cas de figure similaire à celui des Russes, qui ne veulent à aucun prix que les djihadistes originaires de Tchétchénie et du Caucase reviennent chez eux porter la « bonne parole » du califat.

Le porte avion chinois liaoning aurait fait escale dans le port syrien de Tartous, qui abrite une base militaire russe.

Le porte avion chinois liaoning aurait fait escale dans le port syrien de Tartous, qui abrite une base militaire russe.

Bref, deux pays leader de l’Organisation de coopération de Shanghai, la Russie et la Chine – puissances nucléaires de surcroît — et l’Iran, pays observateur (donc potentiellement bientôt membre) de cette organisation iraient coopérer militairement avec Assad contre l’État Islamique. Ce qui n’était au départ qu’un organe de collaboration économique et politique a mué en organe de coopération militaire et sans doute bientôt en alliance stratégique de facto entre puissances continentales, en concurrence géopolitique naturelle avec la puissance maritime par excellence, les États-Unis.
Nous sommes proches du scénario-catastrophe pour les stratèges américains, comme le relevait dès 1997 dans son ouvrage « Le Grand échiquier » Zbigniew Brzezinski, futur conseiller de Barack Obama :

L’Amérique est aujourd’hui la seule superpuissance, et l’Eurasie constitue le centre de ce monde. Les glissements de pouvoir sur le continent eurasiatique seront d’une importance décisive pour l’hégémonie américaine… Une grande coalition entre Chine, Russie et peut-être Iran serait le scénario le plus dangereux.

Et c’est en Syrie, pays pivot du Moyen-Orient tant sur les plans géographique que culturel ou religieux, que ledit scénario-catastrophe serait en train de se concrétiser. Un théâtre d’opérations syrien, sur lequel les USA et leurs alliés turcs et saoudiens étaient jusqu’à présent seuls maîtres – du chaos — à bord.
Pourtant, face à la convergence de forces en présence, Obama n’avait guère le choix que d’assouplir sa position… D’autant que l’objectif affiché des russes, iraniens et – officieusement — chinois coïncide avec buts de guerre officiels américains : lutter contre le terrorisme islamique.

Pourtant, ce rééquilibrage militaro-diplomatique n’est pas le seul point à considérer. Si l’on agrandit la focale, on s’aperçoit que les forces en présence regroupent les deux puissances dominantes des BRICS, ce groupe de pays qui cherche à contrer la domination économique américaine et qui rassemble le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud. Ces mêmes BRICS, qui, sous l’impulsion de la Russie et de la Chine, contestent la domination du dollar, mettent en place des réseaux de transactions financières et de carte de crédit rivaux de systèmes américains existants ou créent un concurrent au FMI.

Les pays des BRICS cherchent par tous les moyens à contrer l'hégémonie américaine.

Les pays des BRICS cherchent par tous les moyens à contrer l’hégémonie américaine.

Ce qui se joue sous nos yeux, c’est une tentative globale de rééquilibrage des rapports de force dans le monde, le passage d’un monde unipolaire à un monde réellement multipolaire, sur les plans économique, diplomatique et militaire.

Naturellement, les États-Unis ne sont pas décidés à laisser contester leur domination globale.

La Chine est un trop gros morceau à avaler militairement et surtout économiquement. Que ce soit par le nombre d’entreprises yankees qui y fabriquent leurs produits ou le volume de Bons du Trésor et autres avoirs financiers détenus par l’Empire du Milieu, ce dernier tient l’Amérique par les… cordons de la bourse.
C’est donc sur la Russie que Washington a mis une pression maximale et tous azimuts pour disloquer l’ensemble des « non-alignés ». La pression militaire avec le déploiement de matériels lourds de l’OTAN dans les pays de l’Est et le renforcement des capacités nucléaires tactiques et stratégiques en Europe. Elle est aussi économique avec les sanctions déclenchées à l’occasion de la crise ukrainienne ou avec le maintien au plus bas des prix du pétrole par l’OPEP et les USA, qui conservent leur production au plus haut malgré la surproduction de brut généralisée et des stocks de produits finis à un niveau jamais enregistré depuis 1930.

En bon judoka, Poutine déplace le centre de gravité de son adversaire pour le déséquilibrer. Trop de pression en Europe ? On s’efface, offrant le moins de prise possible sur ce point sensible et on appuie au Moyen-Orient, abcès purulent de la politique étrangère Yankee. Obama parle droits de l’homme ? Poutine réplique lutte contre le terrorisme. Les USA ont l’Europe dans leur poche ? Poutine active ses alliés régionaux (Syrie, Iran) et va chercher plus loin d’autres soutiens (Chine). Gageons que le prochain mouvement sera sur le plan économique.

Une chose est sûre : si les Américains ont dû lâcher du lest sur le dossier syrien, leur volonté de conserver leur suprématie globale est intacte et ils sont prêts à tout pour y parvenir, d’autant que le rapprochement de puissances continentales est, nous l’avons évoqué, un cauchemar géopolitique pour eux.
Pour réjouissante que soit la nouvelle de ce rééquilibrage des forces, elle n’augure que d’une nouvelle crise, modus operandi habituel de Washington.

L’Europe étant durablement – et opportunément — hors-jeu du fait de la crise migratoire, le Moyen-Orient et une bonne partie de l’Afrique déjà plongés dans le chaos, l’Asie constituera-t-elle le prochain terrain de déstabilisation pour Washington?

Charles Dewotine