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Croix-Rouge, la montagne qui accouche d’une souris

29/06/2015 – MONDE (NOVOpress)
Comment la Croix-Rouge a-t-elle récolté un demi-milliard de dollars pour Haïti — et construit six maisons. Edité par NOVOpress

LE QUARTIER DE CAMPÊCHE s’étend sur un flanc de colline escarpé dans la capitale de Port-au-Prince. Des chèvres fouillent dans les ordures qui n’ont pas été ramassées depuis des lustres. Des enfants frappent dans un ballon de volley à moitié dégonflé, au milieu d’un terrain poussiéreux bordé par un mur où s’affiche le logo peint à la main de la Croix-Rouge américaine.
Fin 2011, la Croix-Rouge a lancé une campagne de plusieurs millions de dollars destinée à réhabiliter cette zone désespérément pauvre, durement frappée par le tremblement de terre qui avait secoué Haïti l’année précédente. Ce programme – intitulé LAMIKA, acronyme de Lavi Nan Miyò Katye Pam ou « Une meilleure vie dans mon quartier » en créole – avait pour but principal la construction de plusieurs centaines de maisons permanentes.
Après le séisme, la Croix-Rouge a reçu une avalanche de dons dont le total s’élevait à près d’un demi-milliard de dollars.
La PDG de la Croix-Rouge américaine, Gail McGovern, avait alors a dévoilé un plan ambitieux destiné à « développer de toutes nouvelles communautés ».
Aucune n’a jamais vu le jour.

De nombreux résidents vivent dans des cabanes de tôle rouillée, sans accès à l’eau potable, à l’électricité ou à des installations sanitaires de base. Lorsqu’il pleut, leurs abris sont inondés et ils se retrouvent contraints d’écoper l’eau et la boue.
La Croix-Rouge prétend avoir fourni des maisons à plus de 130 000 personnes. En réalité, le nombre de logements permanents effectivement construits est de… six.
En fait, quand elle affirme avoir fourni des maisons à plus de 130 000 personnes, cela comprend surtout des personnes qui ont simplement été « formées aux techniques de construction », une subtilité dévoilée pour la première fois par le blog consacré à Haïti du Center for Economic and Policy Research.
Sont également pris en compte tous ceux qui ont bénéficié d’une assistance au loyer à court terme ou ont été hébergés dans plusieurs milliers d’« abris de transition », un terme désignant des cabanes temporaires pouvant être dévorées par les termites ou renversées par les orages. Le chiffre couvre aussi les modestes améliorations apportées à 5 000 de ces abris temporaires.
Les causes de cet immense gâchis humanitaires sont multiples :

Appel à du personnel étranger
Les organisations humanitaires du monde entier ont rencontré des difficultés pour aider Haïti, le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental, à se remettre du séisme. Mais l’enquête de ProPublica et de la NPR (National Public Radio) révèle que la Croix-Rouge est directement responsable de la majorité de ses échecs. De l’avis des intervenants concernés, dans le cas d’Haïti, le problème est en partie lié au choix de la Croix-Rouge de faire appel à des étrangers ne parlant ni français ni créole.
Selon un document de prévisions budgétaires interne concernant l’équipe de Campêche, le chef de projet – un poste réservé à un expatrié – pouvait prétendre à un dédommagement pour le logement, la nourriture, les frais divers, les trajets pour congé dans les foyers, les quatre périodes de repos annuelles et les dépenses liées son installation. Au total, cela s’élevait à près de 140 000 dollars par an.
Les indemnités d’un ingénieur en chef – le plus haut poste disponible pour les ressortissants haïtiens – représentaient moins d’un tiers de cette somme, soit 42 000 dollars par an.
Shelim Dorval, une administratrice haïtienne chargée de gérer les déplacements et le logement des expatriés pour le compte de la Croix-Rouge, avoue son incompréhension :
« Tous ces expats touchaient de gros salaires, vivaient dans de belles maisons et se faisaient payer leurs vacances au pays. Beaucoup d’argent était dépensé pour eux alors qu’ils n’étaient pas haïtiens et n’avaient aucun lien avec Haïti. Autrement dit, l’argent retournait directement aux États-Unis. »
« Assister à des réunions avec les membres d’une communauté dont on ne parle pas la langue ne sert pas à grand-chose », explique-t-elle. Parfois, certains expatriés renonçaient même à y participer.
Cela a non seulement affecté la capacité du groupe à travailler efficacement en Haïti, mais a également été très coûteux.

Frais de fonctionnement en cascade
Faute d’avoir l’expertise nécessaire pour mener ses projets à bien, la Croix-Rouge a fini par reverser une grande partie de l’argent récolté à des sous-traitants. Ces derniers ont prélevé un pourcentage pour leurs frais de fonctionnement et de gestion. Et même dans ces cas-là, les dépenses de la Croix-Rouge restaient élevées – allant jusqu’à représenter un tiers du budget de l’un de ces projets.
« Comme beaucoup d’organisations humanitaires ayant apporté leur soutien en Haïti, la Croix-Rouge américaine a rencontré certaines complications liées entres autres à des retards de coordination gouvernementale, à des conflits d’intérêts fonciers, à la lenteur des douanes haïtiennes, à la forte demande en personnels qualifiés et à l’explosion de l’épidémie de choléra », explique le groupe.
McGovern déclarait à CBS News quelques mois après le séisme : « Sur chaque dollar, après retenue de 9 cents de frais de fonctionnement, 91 cents iront à Haïti. Je vous en donne ma parole et j’engage mon intégrité, mon sens personnel de l’intégrité, sur cette promesse. »
En réalité, c’est bien moins de 91 cents par dollar qui sont allés à Haïti. Parce qu’en plus des neuf pour cent de frais de fonctionnement de la Croix-Rouge, les sous-traitants commissionnés par l’organisation ont également prélevé leur part.

Utilisation réelle des ressources de la Croix Rouge :

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Incapacité à gérer de vastes projets
Lorsque le tremblement de terre a frappé Haïti en janvier 2010, la Croix-Rouge traversait une période de crise. McGovern avait été nommée à son poste à peine dix-huit mois plus tôt, héritant d’un déficit et d’une organisation entachée par plusieurs scandales suite aux événements du 11 septembre et à l’ouragan Katrina.
Au sein de la Croix-Rouge, le désastre haïtien apparaissait donc comme « une formidable opportunité de lever des fonds », rapporte un ancien responsable ayant supervisé le projet. Michelle Obama, la National Football League et une longue liste de célébrités ont appelé les Américains à lui envoyer leurs dons.
La Croix-Rouge a continué à collecter de l’argent bien au-delà de ce qui lui était nécessaire pour assurer sa mission principale de secours d’urgence. L’association Médecins sans Frontières, en comparaison, a mis fin aux appels aux dons dès qu’elle a estimé avoir obtenu une somme suffisante. Les donations reçues par la Croix-Rouge lui ont ainsi permis de combler plus de 100 millions de dollars de déficit.
Le plan initial de la Croix-Rouge était censé mettre l’accent sur la construction de maisons – environ 700, selon un document interne. Chacune serait équipée de sols en dur, de toilettes, de douches et même de dispositifs de récupération d’eau de pluie. Les travaux devaient être terminés pour le mois de janvier 2013.
Rien de tout cela ne s’est passé. Carline Noailles, alors responsable du projet à Washington, estime que la Croix-Rouge n’a cessé de remettre les choses à plus tard, parce qu’elle « n’avait pas le savoir-faire » nécessaire.
Selon un autre ancien intervenant du projet Campêche, « Tout prend quatre fois plus de temps parce que les choses sont gérées à distance depuis Washington DC, et que personne ne possède l’expérience nécessaire sur le long terme ».
La Croix Rouge déclare avoir dû renoncer à ses projets de construction faute d’avoir pu obtenir les titres de propriété nécessaires. Aucune maison ne verra donc le jour.
La Croix-Rouge a donc dû réfléchir en urgence à des moyens d’investir les sommes qui devaient être affectées dans plusieurs projets abandonnés.
Dans des mails datés de novembre 2013 rendus publics par un audit McGovern écrit

« Des idées sur la façon dont nous pourrions dépenser le reste ?? En dehors de l’idée géniale de l’hélicoptère ? » ou « Pouvons-nous financer l’hôpital de Conrad ? Ou donner davantage à PiH [Partners in Health] ? D’autres projets de relogement en vue ? »

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Et ces mails indiquent aussi que les projets recherchés par la direction de la Croix Rouge doivent être « visuellement intéressants » pour des médias comme CNN.
Difficile de savoir à quel hélicoptère elle fait référence ou si cette piste a été creusée. Le groupe s’est contenté de nous répondre que ces remarques étaient « en lien avec la stratégie et les priorités de la Croix-Rouge américaine, qui se concentrent sur les questions d’hygiène et d’hébergement ».
Et justement, lorsqu’une épidémie de choléra a fait rage en Haïti neuf mois après le tremblement de terre, la majeure partie des efforts de la Croix-Rouge – un plan de distribution de savon et de solutions de réhydratation par voie orale – ont été entravés par « problématiques internes non résolues », déplore la directrice du programme Haïti dans un mémo daté de mai 2011.
Tout au long de cette année, le choléra a continué de décimer la population. En septembre 2011, alors qu’on avait franchi la barre des 6 000 victimes, le projet était toujours classé comme « très en retard sur le planning » selon un autre document interne.
« Des millions d’Haïtiens sont plus en sécurité, en meilleure santé, plus résistants et mieux préparés à d’éventuelles futures catastrophes grâce aux dons généreux reçus par la Croix-Rouge américaine », insiste McGovern dans un récent rapport publié à l’occasion du cinquième anniversaire du tremblement de terre.

Dans sa documentation promotionnelle, la Croix-Rouge prétend avoir aidé « plus de 4,5 millions » de citoyens haïtiens à « se remettre sur pied ».
Elle ne fournit toutefois aucune preuve de ce qu’elle avance. Et Jean-Max Bellerive, premier ministre d’Haïti au moment du séisme, doute de la véracité de ce chiffre dans la mesure où la population totale du pays ne s’élève qu’à une dizaine de millions de personnes.

« Non, non, soutient-il au sujet de cette affirmation, ce n’est pas possible. »

« Cinq cents millions de dollars, en Haïti, c’est beaucoup d’argent, souligne-t-il. Je ne suis pas un grand mathématicien, mais je sais faire des additions. Je connais à peu près le coût des choses. Alors à moins qu’ils n’aient pas payé l’essence au même prix que moi, à moins qu’ils aient versé aux gens des salaires vingt fois supérieurs à ceux que je leur versais, à moins que la construction d’une maison leur soit revenue cinq fois plus cher qu’à moi, le calcul ne tient pas. »
Il est pourtant remarquable de voir comment d’autres groupes humanitaires sont parvenus rapidement à mettre en place leurs solutions pour Haïti : l’ONG des anciens présidents américains Clinton-Bush Haïti Fund a investi 2 millions de dollars dans l’hôtel Royal Oasis, une construction de luxe édifiée ouverte depuis 2 ans dans une région métropolitaine toujours misérable. De son côté un hôtel Marriott a reçu 26 millions de dollars d’aides de la Banque Mondiale de Développement dont le but principal est de lutter contre la pauvreté dans le monde. Les responsables expliquent que la construction de cet hôtel devrait créer environ 300 emplois. L’établissement offrira 200 emplois permanents.

Marie Arago
propublica.org

Cette enquête a été réalisée en collaboration avec la NPR. Mitzy-Lynn Hyacinthe a participé aux recherches.
Crédit photo : CICR via Flickr (CC) = Haiti Earthquake – Red Cross response