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Les évêques de Jéhovah

23/06/2015 – SOCIÉTÉ (NOVOpress)
Les évêques de France citent l’Ancien Testament pour faire passer leur message immigrationniste, faisant fi de toute interprétation… uniquement lorsque cela les arrange, bien sûr. Par Flavien Blanchon

« S’il se trouve que la fille, quand il l’épousa, n’était pas vierge, on la chassera hors de la porte de la maison de son père, et les habitants de cette ville la lapideront, et elle mourra, parce qu’elle a commis un crime détestable dans Israël, étant tombée en fornication dans la maison de son père : et vous ôterez le mal du milieu de vous ». Si quelqu’un, aujourd’hui, venait vous citer ce verset du Deutéronome (22, 21) pour prouver qu’il faut mettre à mort les filles qui n’arrivent pas vierges au mariage, vous le prendriez pour un maniaque. Vous lui répondriez que c’est bon pour les témoins de Jéhovah, ou éventuellement pour Christine Boutin, de brandir sa Bible de poche en français et d’en assener des passages pris littéralement et hors contexte, comme si la Bible et tout particulièrement l’Ancien Testament ne demandaient pas à être interprétés.

Ce mode de citation est pourtant celui de Nosseigneurs Laurent Dognin, Jacques Blaquart et Renauld de Dinechin, dans leur message aux catholiques de France du 21 juin. Ils y martèlent triomphalement cet autre verset du Deutéronome (10, 19) :

Aimez donc l’immigré, car au pays d’Égypte vous étiez des immigrés.

Voilà qui impose aux catholiques de « changer de regard sur les migrants ».

Il faudrait déjà savoir à quoi correspond ce terme d’« immigrés » – « migrants », à l’époque où a été faite la traduction des évêques, n’était pas encore le terme consacré dans leur jargon. Les Bibles françaises anciennes traduisaient simplement par « étrangers ». La Vulgate, c’est-à-dire, pour un catholique, le seul texte qui fasse autorité en matière de foi et de mœurs, emploie deux mots latins différents, peregrini et advenae (Et vos ergo amate peregrinos, quia et ipsi fuistis advenae in terra Aegypti). En théologie morale (voyez par exemple le Cursus classique des carmes de Salamanque, les Salmaticenses), on appelle peregrini « ceux qui partent de leur domicile avec l’intention d’y retourner », et advenae « ceux qui ont leur domicile à un endroit et résident temporairement à un autre, comme les étudiants à l’Université ». Bref, le voyageur d’un côté, et de l’autre l’étranger de passage. Rien à voir avec ce qu’est aujourd’hui l’immigration, c’est-à-dire l’installation permanente d’un nouveau peuple, qui vient prendre la place des indigènes sur leur propre terre.

Cathédrale Saint-Trophime à Arles

Cathédrale Saint-Trophime à Arles.
« lorsque le Seigneur, votre Dieu, vous les aura livrés, vous les ferez tous passer au fil de l’épée… (Deutéronome 7, 2-3). Ça aussi, il faut le prendre au pied de la lettre ?

De toute façon, il ne faut pas confondre morale individuelle et politique d’État.
Le même livre du Deutéronome qu’invoquent les évêques trace un programme politique qui, dans le meilleur des cas, est celui de l’apartheid. La naturalisation est strictement contrôlée : les Égyptiens pourront l’obtenir à la troisième génération (23, 7), mais « l’Ammonite et le Moabite n’entreront jamais dans l’assemblée du Seigneur, non pas même après la dixième génération » (23, 3). L’usure, interdite entre Juifs, est autorisée à l’égard des étrangers (23, 19-20 : « Vous ne prêterez point à usure à votre frère ni de l’argent, ni du grain, ni quelque autre chose que ce soit, mais seulement aux étrangers »). Les étrangers, enfin, ont obligation d’observer le sabbat (Exode 20, 10 : « Vous ne ferez en ce jour aucun ouvrage, ni vous, ni votre fils, ni votre fille, ni votre serviteur, ni votre servante, ni vos bêtes de service, ni l’étranger qui sera dans l’enceinte de vos villes ») comme aussi les prescriptions alimentaires juives (Lévitique 17, 10 : « Si un homme quel qu’il soit, ou de la maison d’Israël, ou des étrangers qui sont venus demeurer parmi eux, mange du sang, j’arrêterai sur lui l’œil de ma colère, et je le perdrai du milieu de son peuple »).
Ils sont tenus de respecter la religion nationale (Lévitique 24, 16 : « Que celui qui aura blasphémé le nom du Seigneur, soit puni de mort ; tout le peuple le lapidera, soit qu’il soit citoyen ou étranger »). Transposées aux immigrés musulmans dans la France actuelle, on voit ce que donneraient ces prescriptions.

S’agissant des Chananéens, Jébuséens et autres malheureux, on est dans le génocide pur et simple : « lorsque le Seigneur, votre Dieu, vous les aura livrés, vous les ferez tous passer au fil de l’épée, sans qu’il en demeure un seul. Vous ne ferez point d’alliance avec eux, et vous n’aurez aucune compassion d’eux. Vous ne contracterez point de mariage avec ces peuples. Vous ne donnerez point vos filles à leurs fils, ni vos fils n’épouseront point leurs filles » (Deutéronome 7, 2-3).

Les évêques ne manqueront pas de dire que tout cela n’est pas à prendre littéralement, qu’il faut distinguer la loi politique, la loi cérémonielle et la loi morale, que, même pour la morale, il faut tenir compte du contexte historique, que l’Ancien Testament doit être lu à la lumière du Nouveau, et le Nouveau interprété selon la tradition de l’Église.
Mais comment ces mêmes évêques peuvent-ils, dès lors, faire aux catholiques un devoir moral de l’immigrationnisme, au seul motif que les anciens Hébreux avaient « été des immigrés au pays d’Égypte » ? Ceux qui connaissent tant soit peu l’histoire sainte savent du reste que cette expérience migratoire fut un désastre, pour les Hébreux réduits en esclavage comme pour les Égyptiens ruinés, volés et massacrés. Elle est la plus saisissante illustration de l’impossible cohabitation entre deux peuples sur une même terre.

« Chacun, assurent nos évêques, peut chercher dans l’histoire de sa famille ou dans l’histoire des migrations les signes d’un accueil ou d’une intégration réussie ». Et ils ont l’impudence ou l’inconscience d’invoquer le séjour des Hébreux en Égypte ! Ils sont imbéciles ou malhonnêtes, ou les deux à la fois.

Flavien Blanchon

Crédit photo : DR (CC) = Mgr Laurent Dognin, évêque de Quimper
kristobalite via Flickr (CC) = Cathédrale Saint-Trophime à Arles