Alexandre Douguine et la « dissolution de l'Autriche » : anatomie d'une intox médiatique

Alexandre Douguine et la « dissolution de l’Autriche » : anatomie d’une intox médiatique

10/02/2015 – VIENNE (NOVOpress) – Des propos tenus par le géopolitologue russe Alexandre Douguine sont en train de défrayer la chronique en Autriche et en Allemagne. Motif : ce dernier aurait déclaré, dans un entretien en hongrois accordé au portail Alfahir.hu le 27 janvier 2015, vouloir la disparition de l’Autriche dans un grand ensemble « impérial » eurasien. L’ombre d’un Anschluß russe n’est pas loin, et l’image d’Épinal d’un Raspoutine des temps modernes non plus…


En réalité, le journal allemand Die Welt (l’équivalent du Monde, tant pour son titre, son orientation idéologique de centre gauche / euro-atlantiste, que son honnêteté intellectuelle), et par la suite plusieurs médias allemands et autrichiens, ont rendu compte de cette interview d’Alexandre Douguine sous une forme très abrégée et tendancieuse. Sous le titre « Douguine, l’idéologue de Poutine, veut dissoudre l’Autriche », le correspondant hongrois de Die Welt, Boris Kálnoky, écrit :

« Le vecteur de puissance de la Russie en Europe est moins ses chars ou le gaz, mais les partis de gauche comme Syriza en Grèce et d’extrême droite comme le Jobbik en Hongrie. (…)
Le portail Alfahir.hu, qui est proche du Jobbik, a récemment publié une interview avec Alexandre Douguine, connu comme un « idéologue » disposant d’une certaine influence sur le président russe Vladimir Poutine et souvent décrit comme extrémiste de droite ou même comme « fasciste ». Il développe une anxiété apocalyptique envers le « nihilisme occidental » auquel il assimile la « mondialisation », et appelle à une « Union eurasienne » pour en contrer les excès. Sous le titre « Un empire surgit contre l’Occident », Dougine précise dans l’interview ce qu’il envisage pour des petits pays de l’Europe centrale et orientale, dont l’Autriche : ils n’ont aucun avenir.
Si cela ne tenait qu’à lui, il irait dissoudre ces pays. Non seulement l’Autriche, mais aussi la Hongrie. Et la Roumanie, la Serbie et la Slovaquie. Ils devraient s’unir. Dans sa logique tordue, la réponse à la mondialisation qui menace les États-nations est l’abolition de ces États-nations et leur soumission, pour une bonne partie, sous domination russe. Dougine rêve d’un monde tripolaire : la Russie, l’Amérique et l’Allemagne. Et il annonce l’émergence de nouveaux empires, parmi eux une « Union eurasienne » centrée sur la Russie, et un autre, « l’Europe » sous direction allemande. »

Ce résumé a rapidement été repris sans aucune vérification par un grand nombre de journaux et de publications en ligne en Allemagne et en Autriche. Parmi eux, le quotidien autrichien le plus vendu, le Kronen-Zeitung, qui a repris ces affirmations non sans ajouter quelques détails croustillants et un montage photo assez grossier montrant Alexandre Dougine avec, à côté de lui, le chef du Parti de la liberté autrichien (FPÖ) Heinz-Christian Strache.

« Alexandre Douguine est connu, au-delà des frontières de la Russie, comme « nationaliste extrémiste » et porte-parole du Mouvement dit eurasien qui a pour objectif la création d’un bloc de pouvoir sous domination russe comme contrepoids à l’Europe occidentale. Dans une interview avec le site d’information hongrois alfahir.hu, le philosophe considéré comme « l’idéologue en chef » de Poutine a expliqué comment cet empire devrait être conçu et quels pays y joueraient un rôle. Détail effrayant : les pays qui devraient y être absorbés et dissous seront – à côté de la Serbie – la Roumanie, la Slovaquie, la Hongrie, et l’Autriche. C’est parce que dans l’Union eurasienne, prévue par Douguine comme une reconstruction de la « Sainte Alliance » qui a été fondée au 19ème siècle après la défaite finale de Napoléon entre les monarchies des Habsbourg, l’Empire russe et la Prusse, il n’y a plus de place pour les petits États individuels. »

"L'extrémiste a des contacts étroits avec le FPÖ"

« L’extrémiste a des contacts étroits avec le FPÖ »

Sous le sous-titre évocateur L’extrémiste a des contacts étroits avec le FPÖ, l’on peut lire dans le Kronen-Zeitung que « dans le cadre d’une alliance des partis de droite en Europe, « l’idéologue en chef » de Poutine a établi des liens avec le FPÖ. Au début du mois de juin 2014, il est venu à un sommet de nationalistes à Vienne auquel le chef du FPÖ Strache a participé. » Complément de Novopress : non seulement Strache, du FPÖ, mais aussi certains responsables du Front National et figures de la haute noblesse européenne – voir l’article du Figaro. Le fantasme du complot guetterait-il à leur tour nos amis libéraux ?

Qu’a réellement dit Alexandre Douguine ?

Le commentaire d’un lecteur à la suite de l’article du Kronen-Zeitung (« Presse mensongère ! Ce que l’homme dit et pense vraiment est complètement différent que ce qui est répandu ici et dans d’autres journaux. ») nous a conduit à vérifier la source et lire l’interview originale en langue hongroise, ici en traduction sommaire.

« Un empire surgit contre l’Occident » est le titre d’une interview avec l’idéologue russe Alexandre Douguine publié par le portail Alfahir.hu (proche du parti nationaliste hongrois Jobbik). Dans cette interview, Douguine annonce une « ère des Empires », dans laquelle la Hongrie, l’Autriche et d’autres pays d’Europe centrale et orientale seront fusionnés. Selon Douguine, l’Union eurasienne (l’Union économique eurasienne de la Russie, le Kazakhstan et la Biélorussie a commencé officiellement le 1er janvier 2015, comme un contrepoids à la puissance économique euro-atlantique) promue par Poutine ne serait pas une alternative à l’Union européenne, mais une tentative de donner lieu à « une zone économique spéciale et stratégique entre pays dotés de systèmes politiques et économiques similaires. »

Compte tenu des conditions politiques créées par la domination de l’Occident, il n’y a plus de partenaires fiables pour personne. Selon Douguine, une dure bataille devra être menée si l’Union eurasienne récemment créée qui comprend la Russie, le Kazakhstan, la Biélorussie et d’autres républiques ex-soviétiques veut réussir.

Lorsqu’on lui a demandé quel rôle la Hongrie a dans la nouvelle stratégie géopolitique de la Russie, Douguine dit qu’il croit sincèrement que l’ère des États-nations est révolue. Il y a tout simplement plus de groupes ethniques que de nations. Pour cette raison, les frontières nationales sont toujours en quelque sorte injustes, et le temps de la fondation de nouveaux empires est venu, tels que l’Empire d’eurasie et l’Empire européen. Les pays situés entre les deux pourraient créer un cordon sanitaire sous la forme d’une « Europe de l’Est géante ».

Dans ce cordon sanitaire, Douguine ne voit pas d’espace pour les aspirations nationales individuelles. « Si la Hongrie, la Roumanie, la Serbie, la Slovaquie et l’Autriche devenaient une unité, cela signifierait que tous les Hongrois seraient unis à nouveau ; ethniquement, tout reviendra comme avant le traité de Trianon, » dit Douguine.

Plus importante pour Douguine est la question « quelle est l’image de l’avenir que nous avons ? » Dans son entretien avec Alfahir, Douguine explique sa crainte du « nihilisme occidental », qu’il assimile à la mondialisation. La mondialisation permet que des valeurs telles que la foi, la culture, la connaissance sacrée périssent complètement. « Nous – les Russes, Hongrois, Slovaques, Roumains, Serbes, Allemands, Français et Espagnols – devons enfin ouvrir nos yeux et nous lever ensemble contre l’Occident, ou nous disparaîtrons lentement, l’un après l’autre. »

Selon Douguine « nous sommes confrontés à la menace d’une dictature mondiale réelle et totale ». Cette dictature incite les nations à se confronter les unes aux autres, telles la Russie et l’Ukraine. La Russie s’efforce « d’être un facteur déterminant dans la politique mondiale, ce qui n’a jusqu’ici pas très bien fonctionné ». C’est pourquoi la Russie agit « de manière réactive » par rapport à l’Ukraine. Dans la foulée, Douguine critique la politique du Kremlin : « Nous avons bêtement raté toutes nos chances de mettre l’Ukraine de notre côté ».

Douguine a été limogé l’année dernière de son poste à l’Université d’État Lomonosov de Moscou. Il décrit cela comme une attaque contre un patriote. Il dit qu’il a été étiqueté comme « ennemi numéro un de l’humanité » aux États-Unis. Selon lui, les transatlanticistes qui se sont unis dans des réseaux en Russie font tout leur possible pour miner la crédibilité de son « eurasisme » aux yeux des dirigeants politiques russes. Il critique la situation politique dans son pays natal en disant que c’est « un très mauvais signe que ceux qui mènent la Russie ne sont pas eux pour lesquels nos intérêts nationaux sont importants. »

Douguine appelle le parti radical hongrois Jobbik un « parti extrêmement prometteur ». Alors que dans le monde d’aujourd’hui, « la politique n’est rien de plus qu’un tas d’ordures », le parti Jobbik et ses dirigeants ont encore « de vrais horizons philosophiques et géopolitiques. » Le Jobbik rejète le libéralisme nihiliste ainsi que la dictature financière de l’hégémonie américaine.

En ce qui concerne l’avenir de l’Union européenne, Douguine souligne qu’il existe un nombre croissant d’eurosceptiques. L’UE est sur le point d’un « effondrement total » parce que l’Europe n’a pas de buts ni de stratégie. Une nouvelle Europe est nécessaire, « une Europe européenne » qui vive les vraies traditions européennes. L’Europe est actuellement un « cimetière que tous les survivants veulent quitter le plus rapidement possible ».

Yves Lejeune / Peter H.
Pour Novopress