[Tribune libre] Cathos bourgeois contre christianisme identitaire

[Tribune libre] Cathos bourgeois contre christianisme identitaire

28/10/2014 – PARIS (NOVOpress) – En annonçant qu’il installerait une crèche pour Noël à l’Hôtel de Ville de Béziers, Robert Ménard n’a pas seulement suscité l’indignation prévisible de la conseillère municipale socialiste Dolores Roqué et de « ses camarades de lutte », comme les appelle Le Midi libre, le socialiste « Jean-Michel Du Plaa et le communiste Aimé Couquet ». Il s’est aussi attiré l’anathème de Maître Henri de Beauregard, « avocat officiel de La Manif Pour Tous » : à en croire ce dernier, Ménard « utilise la crèche pour faire de la provoc’ et créer de la division ».

 

Interpellé sur twitter, Me de Beauregard s’est justifié par une distinction emberlificotée entre crèches nouvelles et « crèches traditionnelles ».

 

 

 

Par « traditionnel », il entend tout ce qui existe déjà ou, peut-être, tout ce qui remonte aux temps heureux où le Président Chirac régnait sur la France. Ainsi, pour Me de Beauregard, la crèche dont la direction de la SNCF avait exigé le retrait, l’année dernière, de la gare de Villefranche-de-Rouergue, « était la crèche traditionnelle des cheminots » : elle était là « depuis dix ans », c’est vous dire.

 

Mais pas question pour un maire, a fortiori lorsqu’il a été « élu sur une étiquette clivante », de suivre l’exemple des agents SNCF de Villefranche-de-Rouergue, et de créer, ou de reprendre, une tradition : ça, « c’est de la provoc’ ». Me de Beauregard assimile une telle initiative aux distributions de soupe au cochon – que, bien entendu, il réprouve. « Quand une association choisit [sic] et annonce qu’elle distribue une soupe au cochon, est-ce évangélique selon vous ? » (la réponse, pour Me de Beauregard, est tellement évidente qu’il ne prend pas la peine de la donner). « Le mécanisme est ici le même ».

Ce serait perdre son temps que de relever, une fois de plus, la mauvaise foi des hiérarques de « La Manif Pour Tous » sitôt qu’il est question, de près ou de loin, du Front National et de « l’extrême droite ». Qui en doute encore ? Les mêmes qui dénoncent l’instrumentalisation de la religion quand Robert Ménard met une crèche dans sa mairie, ne voyaient rien à redire lorsque Nicolas Sarkozy, dont la terre entière connaissait les divorces et les remariages, allait se faire donner la communion et avalait l’hostie devant les caméras de télévision. Aujourd’hui même, toutes les enquêtes d’opinion le montrent, persister à descendre dans la rue contre une loi en vigueur, fût-ce en agitant des drapeaux roses et bleus, est perçu comme « clivant » par une forte majorité de Français : au moins aussi « clivant » que de distribuer de la soupe au cochon, et beaucoup plus que d’installer une crèche. « La Manif Pour Tous », il est vrai, ne s’intéresse qu’à un seul sujet, confirmant ce qu’écrivait déjà La Bruyère, il y a plus de trois siècles : « les dévots ne connaissent de crimes que l’incontinence [la luxure], parlons plus précisément, que le bruit ou les dehors de l’incontinence ». S’agissant des dévots de « La Manif pour Tous », il faudrait même ajouter qu’ils ne connaissent de crimes que la luxure promue par un gouvernement socialiste… Tant qu’il s’agit d’un gouvernement « porté par les bons bourgeois cathos », ils n’ont garde de broncher : un commentateur catholique l’a relevé très justement à propos de la plainte finalement portée contre la « Ligne Azur » par les Associations familiales catholiques, dont l’avocat – ce monde est tout petit –, n’était autre que Me de Beauregard.

Si Me de Beauregard vaut d’être cité, c’est justement pour ce qu’il révèle de ces bourgeois catholiques dont il est à tous égards la caricature – de ces gens dont l’engagement religieux grossit le carnet d’adresses et qui envoient leurs enfants dans des mouvements de jeunes modérément conservateurs ou poliment charismatiques, pour être sûrs qu’ils se marient « dans leur milieu ». On veut bien croire – ne les jugeons pas aussi témérairement qu’ils s’autorisent à juger Robert Ménard – qu’ils soient par ailleurs sincères. Leur christianisme bisounours n’en a pas moins pour revers un formidable exclusivisme social. Me de Beauregard a trouvé moyen de fondre l’un et l’autre en un seul tweet triomphant, posté le même soir que son attaque contre Ménard : « Où le Pape dénonce le “populisme pénal”. À bon entendeur… »

« Populisme », le fer rouge de l’infamie est mis au feu. Ces cathos bourgeois, qui s’échangent le signe de paix dans leurs paroisses des beaux quartiers, qui dégoulinent de bons sentiments et suintent le mépris de classe, sont l’équivalent versaillais des bobos du Marais.

Ils ne supportent pas, dès lors, que les symboles, les gestes, les monuments de « la foi des anciens jours », comme disait le vieux cantique, que les crèches et les clochers ne soient pas leur propriété exclusive : qu’ils soient l’héritage de tous les Français, croyants ou non, pratiquants ou non, même de ceux que Me de Beauregard ne rencontre jamais sur le parvis et chez le pâtissier, et dont il ne trouve pas le nom dans le Bottin mondain. Robert Ménard s’en était expliqué avec une parfaite netteté : « Noël se fêtait bien avant l’avènement du christianisme : c’était le solstice d’hiver. Depuis des millénaires, sous des formes différentes, cette date appartient à notre imaginaire, à nos coutumes, à nos traditions ». Me de Beauregard, qui aurait fait, en d’autres temps, un excellent inquisiteur, voit poindre là le paganisme : de jeunes identitaires [Damien Rieu est porte-parole de Génération Identitaire] ayant osé prendre contre lui la défense de la crèche, il les a immédiatement accusés de vouloir « mettre des temples dédiés à Thor et inclure les solstices parmi les “fêtes” ».

 

Me de Beauregard donne ainsi raison aux païens les plus farouches, pour lesquels christianisme et religion identitaire sont essentiellement incompatibles.

Le fait est pourtant – quoi qu’il en puisse être au jugement du philosophe ou de l’anthropologue des religions – que le christianisme, dans ses différentes variantes historiques, a nourri pendant des siècles l’identité des peuples d’Europe. En ce sens du moins, Joseph de Maistre avait raison d’affirmer que « le christianisme est la religion de l’Europe : ce sol lui convient plus même que son pays natal ; il y a poussé des racines profondes ; il s’y est mêlé à toutes nos institutions ». Beaucoup aujourd’hui, d’un bout à l’autre de notre Europe envahie, alors même que les hauts clergés de toutes les Églises ne prêchent plus que la société multi-culturelle et multi-ethnique, cherchent dans ce christianisme identitaire, dans cette religion ancestrale de leur terre et de leurs morts, une mémoire, un réconfort et une espérance. La crèche de Béziers est pour eux. Les Beauregard pourraient-ils au moins ne pas cracher sur elle ?

Flavien Blanchon pour Novopress

Crédit photo : Manuel Anastácio, via Wikipédia, (cc).