Emmanuel Todd au secours de la réaction ? La terre ne ment pas

Emmanuel Todd au secours de la réaction ? La terre ne ment pas

En se livrant, dans leur nouvel ouvrage, à une exploration cartographique du « mystère français », l’historien Emmanuel Todd (à gauche sur la photo) et le démographe Hervé Le Bras (à droite), tout deux hommes de gauche, viennent au secours de… la droite. Décryptage des ressorts électoraux de la France profonde.

 

La démographie est une des rares sciences sociales dont les prédictions se réalisent. Elève d’Emmanuel Leroy-Ladurie, Emmanuel Todd est un digne héritier d’Alfred Sauvy et de Pierre Chaunu. Si cet ancien membre du PC annonce, dès 1979, la chute à venir de l’URSS, il faut attendre 1995 pour qu’Emmanuel Todd éclate politiquement au grand jour en théorisant la fameuse « fracture sociale » qui permet à Jacques Chirac de l’emporter lors de l’élection présidentielle en éliminant Lionel Jospin et Edouard Balladur. En 1998, le succès de L’Illusion économique confirme une notoriété qu’il a conservée jusqu’à aujourd’hui.

Son nouveau livre, écrit avec son vieux complice, le démographe Hervé Le Bras, et édité par Pierre Rosanvallon, est un commentaire de 120 cartes de France, propres à nous aider à mieux cerner le « mystère français », c’est-à-dire le fait que, malgré toutes les transformations profondes subies par notre pays durant le dernier demi-siècle, de l’exode rural à l’immigration de masse, la carte électorale reflète pourtant des comportements ancestraux qui guident le choix des électeurs. Pour Emmanuel Todd, c’est la méconnaissance des tréfonds anthropologiques et religieux français qui est l’une des causes de l’échec des gouvernements successifs, de droite ou de gauche, à mettre en place des politiques adaptées à notre pays. Les trente glorieuses et les trente piteuses ne sont pas parvenues à effacer des siècles de réflexes simplement humains.

Coupure anthropologique

Pour résumer ces travaux, on peut dire que deux types de structures familiales coexistent en France.

D’un côté, la famille souche, très communautaire, présente en périphérie, dans des régions marquées par le catholicisme et l’habitat dispersé, comme la Bretagne, les Pyrénées (excepté le Roussillon) ou l’Alsace-Moselle; ou par le communisme et l’athéisme, comme le Limousin et le Bourbonnais (le conseil général de l’Allier est ainsi toujours détenu par le PC). De l’autre côté, voilà la famille nucléaire, celle du bassin parisien, d’habitat groupé, qui prospère dans des zones précocement et fortement déchristianisées.

Emmanuel Todd au secours de la réaction ? La terre ne ment pas

Le mystère français

La France qui vote François Hollande est celle du christianisme et des zones holistes (communautaires): seule l’Alsace échappe à cette lecture imparable des cartes. La France qui vote Nicolas Sarkozy est celle de l’individualisme et de la sécularisation. En gros, la France révolutionnaire de 1789 est passée à droite, et la France contre-révolutionnaire vote socialiste (sauf la Vendée et l’Alsace). Les régions historiquement catholiques sont pro-européennes, les régions déchristianisées plus souverainistes, comme le montrent les résultats du référendum de 2005. Et Marine Le Pen dans tout cela? Pour Emmanuel Todd et Hervé Le Bras, « le Front national se dirige vers le vieil espace central déchristianisé de l’Hexagone, tout en se détachant de ses “bases antimaghrébines” originelles situées plus à l’Est. »

Cela expliquerait ses scores importants dans la Marne, l’Yonne ou l’est du département de l’Eure, par exemple. Ou son reflux perceptible dans la région lyonnaise. A la lecture des cartes, pour les deux historiens, « l’hypothèse d’un glissement du communisme à l’extrême droite, fausse vers 1985, ne le serait plus tout à fait vers 2020. » Pour cela, il faudra que le FN se réconcilie avec l’habitat dispersé, le bocage, où il échouait souvent jusqu’à maintenant, car il a historiquement émergé en 1984 à cause « de la rupture du tissu social en région d’habitat groupé ». Historiquement, le vote FN exprime, en effet, « l’angoisse des pays de population groupée ». Angoisse face à l’immigration dans un premier temps, angoisse face à la crise économique aujourd’hui.

Reconquérir la périphérie

Pour les auteurs de ce livre, la France périphérique « a pris le contrôle du système national, non pas à la suite d’un complot, mais par l’effet inconscient, temporaire sans doute, d’un plus grand dynamisme culturel ». C’est à la périphérie que l’on observe depuis 40 ans les meilleurs résultats scolaires par exemple, que ce soit dans le midi socialiste ou dans les régions catholiques. Plutôt que de s’affronter, voire de se neutraliser, sur les territoires oubliés du Grand Bassin parisien, qui leur sont désormais idéologiquement acquis, l’UMP et le FN feraient mieux de s’employer à reconquérir les territoires dynamiques abandonnés à la gauche. Car les départements ruraux où la droite et le FN font des scores écrasants envoient évidemment peu de députés à l’Assemblée nationale…

Une des solutions pour reconquérir les centres-villes, les diplômés et les classes moyennes? Renoncer à la génuflexion gaulliste ou mariniste permanente devant l’Etat-providence. Car, sur ce sujet, pour citer encore une fois les auteurs du Mystère français, « une comparaison avec les conservateurs britanniques ou les républicains américains ferait apparaître l’UMP, y compris la droite “forte”, comme un parti de centre gauche. »

Les classes moyennes commencent à saturer des impositions nouvelles et de la situation catastrophique de leurs caisses de retraites. La droite doit user de ce levier pour revenir au pouvoir, si du moins on lit la conclusion de ce livre entre les lignes. Comme quoi, des historiens de gauche peuvent être involontairement d’excellent conseil pour la droite française…

Jacques Cognerais

– Hervé Le Bras, Emmanuel Todd, Le mystère français, ed. du Seuil, 322 p., 17,90 euros.

Article de l’hebdomadaire “Minute” du 10 avril 2013 reproduit avec son aimable autorisation. Minute disponible en kiosque ou sur Internet.

Crédit photos : DR.

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