Mandela : « Après moi, la vie continue… »

Mandela : « Après moi, la vie continue… »

Depuis le concert « historique » organisé à Wembley en 1988 pour les 70 ans de celui qui fut le-prisonnier-le-plus-célèbre-du-monde, les anniversaires de Madiba, de lustre en lustre, sont l’occasion de méga-teufs très médiatisées. Si les 85 ans du héros anti-apartheid ont encore donné lieu à de grandes réjouissances (inauguration du pont Nelson Mandela à Johannesburg et grand marathon dans les rues de la ville), l’Afrique du Sud met un peu la pédale douce cette année pour son 90ème anniversaire. En toile de fond, des critiques de plus en plus vives, au sein même de l’ANC, sur les « années Mandela » et un avenir qui s’annonce sombre avec la probable arrivée au pouvoir de Jacob Zuma en 2009 et une possible zimbabwisation de la Nation Arc-en-ciel

Image Hosted by ImageShack.us Près de quinze ans après les élections qui ont vu l’arrivée au pouvoir de l’ANC et de Nelson Mandela (avril 1994), les éleveurs de chimères ne sont pas contents. Ils sont bien obligés de constater que parler de société multiraciale à propos de l’Afrique du Sud contemporaine participe largement d’une vue de l’esprit. La soi-disant Rainbow Nation n’est encore qu’une simple juxtaposition de communautés et la coexistence harmonieuse des races et des ethnies au sein d’une même « nation » est un objectif aussi lointain que l’a toujours été l’avènement d’une société sans classe dans la défunte utopie communiste. Si certains quartiers des grandes villes – à vocation commerciale ou administrative – sont en effet « multiraciaux », les quartiers d’habitation sont en revanche racialement homogènes, comme le sont les townships périphériques, que l’on peut même qualifier de monoethniques, voire de monoclaniques

Contrairement à ce qu’une grille de lecture marxiste pourrait faire croire, la pauvreté n’est pas mélangeuse. Les 10% de la minorité blanche qui survivent aujourd’hui avec 1.000 euros par an sont regroupés dans leurs propres quartiers, distincts des quartiers et townships où vivent d’autres pauvres d’autres couleurs. Quant au village d’Orania qui regroupe une communauté purement blanche, il semble avoir pour fonction essentielle d’alimenter certains fantasmes « occidentaux » sur la rémanence d’un « fascisme blanc » dans l’Afrique du Sud post-apartheid : cette communauté, à peu près la seule du genre dans le pays, ne regroupe guère plus de 600 Afrikaners, qui tentent de sauver comme ils le peuvent une identité menacée de toutes parts.

Depuis la fin de l’apartheid, alors que la population noire a crû de sept millions d’âmes, un million de Sud-Africains blancs, en grande partie des travailleurs qualifiés, ont fui le pays, essentiellement pour les Etats-Unis, l’Australie, la Grande-Bretagne, la Nouvelle Zélande ou encore Israël, évidemment ravis de cette manne… Ils ont justifié leur départ par l’importance de la criminalité et la politique de discrimination positive (affirmative action) menée par l’ANC. En 2005, le gouvernement sud-africain, par la voix de sa vice-présidente Phumzile Mlambo-Ngcuka, pourtant connue pour un racialisme antiblanc assez radical – était amené à redéfinir sa politique de discrimination positive dans un sens moins défavorable aux Blancs, dans le but de ramener une partie de ces nombreux exilés au pays, où leurs compétences font cruellement défaut.

A la question « Pensez-vous que les Sud-africains soient unis dans une même nation ? » , chaque communauté (noire, blanche, métis, indienne) répond majoritairement que « cela prendra du temps » pour que cette union soit effective. Pour presque la moitié de la communauté blanche, cette union n’aura jamais lieu, et seul un Noir sur cinq pense qu’elle est possible.

Les Sud-africains noirs qui espéraient de la fin de l’apartheid une amélioration de leurs conditions matérielles en ont été globalement pour leurs frais

Image Hosted by ImageShack.usLes violences qui ont ensanglanté l’Afrique du Sud au printemps dernier ont également quelque peu défraîchi l’image de la Rainbow Nation et lézardé le mythe Mandela. Des dizaines de Zimbabwéens, qui avaient fui leur pays mis en coupe réglée depuis plus d’un quart de siècle par le très marxiste Robert Mugabe et qui étaient venus s’installer dans l’Afrique de Sud post-apartheid, ont été massacrés par des Zoulous, Xhosas, Tswanas, Swatis et autres Basothos qui les rendaient responsables de leur misère. Les images retransmises par les télévisions du monde entier montrant des hommes, des femmes, des enfants, transformés en torches vivantes par leurs frères de couleur lors de scènes d’une sauvagerie inouïe ont fait mauvais effet. Les Sud-africains noirs qui espéraient de la fin de l’apartheid une amélioration de leurs conditions matérielles en ont été globalement pour leurs frais. Las d’attendre, frustrés de leur « victoire », ils sont de plus en plus nombreux à écouter les sirènes de l’aile gauche de l’ANC qui accuse le programme économique mis en place par Mandela à partir des années 90-94 de faire la part belle aux investisseurs étrangers. Revoilà les réflexes xénophobes, mais cette fois-ci de bon aloi : le mauvais étranger n’est plus le pauvre Zimbabwéen immigré mais de nouveau le Blanc accapareur. « A partir de 1990, écrit par exemple en 1994 Alex Callinicos, marxiste, membre de l’ANC (et Blanc…), Mandela et les autres dirigeants de l’ANC font tout pour rassurer les intérêts locaux et étrangers. Ils ne feront pas de changements économiques et sociaux radicaux ». Et d’appeler à transformer l’économie sud-africaine en une économie dirigiste, alors que le « modèle » soviétique venait précisément de mourir de sa belle mort. Quand on lit ce genre de critiques, on se dit que, jusqu’à présent, l’Afrique du Sud a échappé au pire : elle aurait pu être une nouvelle Algérie, le « multiracialisme » en plus…

Autre motif de fâcherie, l’affaire de la Commission Vérité et Réconciliation (Truth and Reconciliation Commission) qui revient en boomerang dans les gencives du père de la Nation Arc-en-ciel. On accuse rétrospectivement Mandela d’avoir été trop « gentil ». Dès 1999, quand il s’est retiré de la vie politique, certains critiquait déjà le grand pardon accordé aux Blancs par la Commission et la politique de réconciliation nationale voulue par Mandela. Il est vrai qu’être trop exhaustif sur les « crimes » des Blancs aurait sans doute entraîné quelques petites visites gênantes du côté des exactions de l’ANC pendant l’apartheid, notamment dans les camps d’entrainements d’Angola et de Tanzanie.

Le Service canadien de renseignement et de sécurité (SCRS) publiait en décembre 1990 une très intéressante étude « non classifiée » portant sur les différents types de violences en Afrique du Sud. La violence institutionnelle (celle des forces de sécurité du gouvernement contre des populations noires) apparaît comme assez mineure comparée aux nombreux autres types de violences : violences communautaires (Zoulous contre Zoulous, Zoulous contre Xhosas, etc.), violences à l’intérieur des townships, violences interethniques (entre townships), violences contre l’Etat (attaques des « camarades » contre les autorités légales du pays et les non-Blancs perçus comme leurs collaborateurs…), terrorisme urbain, meurtres rituels, etc. Il valait sans doute mieux jeter un voile pudique sur le passé et privilégier la « réconciliation » sur la « vérité », si tant est que celle-là soit possible sans celle-ci… La plupart de ceux qui avaient été inculpés ont ainsi été acquittés. Une politique qui a engendré de profonds ressentiments, aussi bien dans les rangs de l’ANC que dans ceux des Afrikaners, chacun s’estimant victime d’un profond déni de justice.

Image Hosted by ImageShack.us En matière de violences, le cas de Winnie, la première épouse de Nelson, est emblématique. En mai 1991, Winnie est condamnée à six ans de prison pour le kidnapping de quatre jeunes Noirs de la banlieue noire de Soweto en décembre 1988 et de complicité de coups et blessures sur ces mêmes jeunes gens. Soutenue par son époux, elle a la joie de voir la sentence réduite en appel à une simple amende… En mai 1994, tout en présidant la ligue des femmes de l’ANC, elle prend part au premier gouvernement post-apartheid de son mari en tant que vice-ministre des arts, de la culture, de la science et des technologies. Elle doit démissionner onze mois plus tard suite à des accusations de corruption. En décembre 1997, elle renonce à sa candidature à la vice-présidence de l’ANC après de nouvelles révélations sur son implication dans le meurtre de Stompie Seipei Moketsi devant la Commission Vérité et Réconciliation. En avril 2003, elle est reconnue coupable par la justice sud-africaine de 43 accusations de fraudes et de 25 accusations de vols. Condamnée à quatre ans de prison, elle n’en a fait qu’un peu plus de la moitié, sans doute pour bonne conduite… Son discours, qui a toujours été moins conciliant que celui de son époux pour la minorité blanche, est devenu d’un racialisme radical après son divorce en 1996.

Dans une société « multiraciale », on est toujours le raciste de quelqu’un. Mandela soi-même s’est par exemple entendu reprocher de… trop s’entourer de Blancs ! Un cinéaste noir « qui préfère garder l’anonymat » relève que, lorsque Madiba était au pouvoir, son porte-parole et le directeur de sa fondation pour l’enfance étaient Blancs. Soit deux personnes sur plusieurs dizaines… Ça paraît peu, mais ça suffit pour alimenter le soupçon.

« Redresser les inégalités dans le sport en optimisant la participation des communautés autrefois désavantagées ».

L’équipe des Springboks est à soi seule un petit microcosme des problèmes « multiraciaux » insolubles auxquels est confrontée l’Afrique du Sud. Un joueur de couleur en 1995, quatre en 1999, cinq en 2003. Cette année, ils étaient au total six dans la sélection. Alors, contents les Blacks ? Non, parce que sur le terrain, on n’en voit que deux : les ailiers Habana et Pietersen, qui ne sont pas de « vrais » Noirs mais des métis (les Sud-Africains disent « coloured ». Doit-on traduire par « colorisés » ?…). Le rugby a toujours été considéré comme un sport de Blancs en Afrique du Sud, et les Noirs ne s’y sont jamais vraiment intéressés. Lors du dernier championnat du monde, qui a vu la victoire de l’équipe « nationale », les Noirs des townships ont commencé à considérer que ce sport pouvait présenter quelque intérêt lorsque ils ont vu les joueurs de l’équipe samoane, en quart de finale face aux « Boks », danser le Manu Samoa, proche des danses guerrières zouloues. Toujours « gentil » et « conciliant », Madiba a ensuite revêtu le maillot vert de l’équipe sud-africaine, afin de bien montrer aux jeunes gens des townships qu’ils pouvaient continuer à se passionner pour le rugby, même après l’élimination des Samoans… C’est parce qu’il résistait aux pressions de la South African Rugby Union qui voulait le forcer à incorporer un joueur noir dont il jugeait le niveau insuffisant que l’entraîneur Jake White (un Blanc…) a été mis à pied une semaine à peine après la victoire des Springboks en Coupe du monde. Un amendement vient d’être voté il y a quelques semaines par le Parlement sud-africain : il stipule que les institutions sportives du pays doivent « redresser les inégalités dans le sport en optimisant la participation des communautés autrefois désavantagées ».

Le problème linguistique semble aussi délicat que le problème sportif. L’Afrique du Sud compte onze langues officielles, dont chacune assure l’accès à la fonction publique et peut être employée dans n’importe quelle assemblée publique. La traduction et l’impression des documents officiels de l’une des onze langues dans n’importe quelle autre ont un coût au-delà des moyens financiers du pays. Aussi, malgré une volonté politique de promotion des langues africaines, les Africains eux-mêmes ont fini par leur préférer une autre langue, l’anglais ! Les puissances financières anglo-saxonnes et leurs associées, non contentes de piller, comme on l’a vu, la richesse humaine du pays, forcent la population à adopter leur idiome pour mieux promouvoir leurs produits et leurs valeurs… Ne doutons pas qu’ils entendent parachever un travail identique avec une autre région du monde : l’Europe.

Image Hosted by ImageShack.usDernier nuage sur l’Afrique du Sud, et non des moindres : c’est Jacob Zuma qui pourrait remporter les prochaines « élections générales » de 2009… Né en 1942, membre de l’aile gauche de l’ANC, Zuma appartient à l’ethnie Zoulou. Vice-président de l’Afrique du Sud d’avril 1999 à juin 2005, il succède à la tête de l’ANC au président Thabo Mbeki lors du congrès du parti en décembre 2007. En mai 2008, le Time le classe huitième sur sa liste des cent personnes les plus influentes au monde. Zuma ne devrait pas susciter le même engouement planétaire que Nelson Mandela. Ce dernier a bien alerté l’ANC au sujet des « faiblesses » de Jacob Zuma – acquitté dans une affaire de viol mais encore poursuivi dans diverses affaires de corruption – mais sans rien faire pour bloquer son ascension politique. L’élection probable de Zuma en 2009 pourrait précipiter l’Afrique du Sud dans un processus de zimbabwisation aux conséquences incalculables pour tout le continent africain.

Nelson Mandela semble s’être définitivement revêtu de l’habit du sage. Il n’intervient plus que très rarement dans la politique intérieure de son pays et dans les affaires du monde. Ces dernières années, il a passé l’essentiel de son temps à rédiger le second volume de ses mémoires, la suite de Longue marche vers la liberté (1994) et à militer en faveur de l’accès des Sud-Africains aux médicaments antisida que son successeur, Thabo Mbeki, a cru devoir prohiber parce qu’il les soupçonnait d’être des vecteurs d’envoûtement… Heureusement, le « vieux lutteur de la liberté » peut encore compter sur ses amis du monde entier : le grand gala organisé en son honneur la semaine dernière à Londres pour son 90ème anniversaire (1) a fait communier autour de sa personne toute la jet set planétaire. Au nom du gouvernement américain, Condoleeza Rice a offert à Mandela un superbe cadeau en faisant retirer le nom du prix Nobel de la Paix des bases de données répertoriant les terroristes. Ce cher Nelson y figurait depuis que l’ANC avait entrepris sa lutte armée contre le gouvernement légal de Pretoria au début des années soixante…

Henri Dubost pour Novopress France

(1) Pour la liste complète des invités et les différentes variétés de petits-fours, on lira le passionnant article que Le Figaro a consacré à l’événement.


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